francis heaulme

Francis Heaulme

Nom : Francis Heaulme
Surnom : « Le routard du crime »
Né le : 25 février 1959 à Metz (Moselle) – France
Mort le : Toujours vivant. Emprisonné à la maison d’arrêt de Metz.

Le « routard du crime », un vagabond alcoolique, a traversé la France de long en large, ne restant jamais au même endroit et semant des cadavres sur son passage. Sans l’opiniâtreté et le flair d’un gendarme, il aurait non seulement pu continuer à tuer mais n’aurait pas été soupçonné de ses crimes précédents. Son mode opératoire changeant, ses fréquents déplacements, le secret médical de l’institution psychiatrique, sa vie d’errance… : beaucoup d’éléments ont contribué à son impunité. Fait rare pour un tueur en série, il lui est arrivé plus d’une fois de tuer avec un complice de rencontre, qu’il n’a plus revu par la suite.

Informations personnelles

La Cité Radieuse de Briey

La Cité Radieuse de Briey

Les parents de Francis Heaulme, Nicole Houillon et Marcel Heaulme s’étaient mariés jeunes. Ils eurent une fille, Christine, 6 ans avant la naissance de Francis, en 1959. Ils vivaient à Briey, en Meurthe et Moselle, dans la « cité radieuse » créée par le Corbusier, une grande « barre HLM » entourée d’arbres.

Francis Heaulme s’entendait très bien avec sa sœur, Christine, et vouait une adoration sans borne à sa mère.
Au contraire, son père, un électricien, était rejeté tant par sa belle famille (qui le surnommait « le boche » à cause de son accent alsacien prononcé) que par ses enfants : il ne pensait qu’à l’argent et aux femmes, dépensait une grande partie de son salaire dans les courses de chevaux et passait son temps à boire. C’était un homme violent qui frappait régulièrement son épouse et ses enfants, et plus particulièrement le jeune Francis, jusqu’à l’âge de 17 ans. Il le traitait de « bâtard » et de « retardé » à cause de son allure asexuée (Heaulme ne savait pas encore qu’il souffrait du « syndrome de Klinefelter« , une anomalie génétique qui se traduit par la présence d’un gène sexuel X (féminin) supplémentaire), et l’enfermait souvent à la cave.

A l’adolescence, Francis Heaulme se mit à boire et devint rapidement alcoolique au dernier degré. A plusieurs reprises, il enterra des animaux vivants.

francis heaulme cyclismeA 20 ans, il découvrit le cyclo-tourisme et le vélo devint sa passion. Il se mit à parcourir des dizaines de kilomètres à travers la région.

En 1982, Heaulme apprit que sa mère développait un cancer. En deux ans, la terrible maladie fit son œuvre et, le 16 octobre 1984, Nicole Heaulme mourut. Francis Heaulme fut totalement abattu par le décès de sa mère («une Sainte», selon lui) et se jeta sur son cercueil en hurlant lors de l’enterrement.

Il tenta par la suite de se suicider, plusieurs fois, mais son père proclama laconiquement qu’il «faisait son cirque». Marcel Heaulme trouva rapidement une nouvelle compagne et sa sœur Christine se maria pour fuir la famille.
Francis Heaulme fut exempté de service militaire en raison de « complications psychiatriques », puis renvoyé de son emploi de maçon à cause de son alcoolisme.

A 26 ans, seul, Heaulme quitta la maison familiale et partit en auto-stop, pour un voyage meurtrier qui allait durer 8 ans.

 

Crimes et châtiment

Heaulme traversa plus de 37 départements, parcourut des distances impressionnantes à pied, en stop ou en train, et se rendit dans d’innombrables gendarmeries et hôpitaux pour se plaindre d’agressions imaginaires. Il fut interné plusieurs fois dans des institutions psychiatriques à sa propre demande et fut même diagnostiqué « psychopathe », mais repartit sans prévenir personne. Il séjourna dans plusieurs refuges Emmaüs à travers toute la France et signa tous les registres des foyers où il fut hébergé. Il dépensait son RMI à boire, mélangeant parfois alcool et tranquillisants.
Il trouva occasionnellement des petits boulots de ferrailleur ou de maçon.

Heaulme voyagea seul, mais rencontra parfois des personnages plus ou moins recommandables, avec qui il se lia durant un laps de temps plus ou moins court.

Montauville

Montauville

Trois semaines après son départ de chez lui, en novembre 1984, il rencontra Joseph Molins, un homme influençable et introverti, avec qui il travaillait à la « Lorraine T.P. », une entreprise de travaux publics. Molins l’invita à partager un verre, puis lui proposa de faire un bout de chemin avec lui, en voiture.
Devant une boulangerie, Molins prit en stop une jeune apprentie pâtissière de 17 ans, Lyonnelle Gineste, ce qui ne plut pas à Heaulme. «Pour moi, c’était comme une pute. Elle était sexy dans ses collants noirs».
Lyonnelle Gineste fut retrouvée nue, étranglée et poignardée dans un bois à Montauville, près de Pont-à-Mousson.

Le 29 décembre 1986, près de Metz, Heaulme se rendit dans un café pour boire de l’alcool avec deux compagnons du centre de désintoxication alcoolique de Maizeroy (Moselle), Philippe Elivon et Michel Magniac (décédé en mai 1995).
Le lendemain, vers 5h du matin, saouls, ils prirent la voiture de Magniac et croisèrent une jeune femme qui faisait du stop : Annick Maurice, 26 ans, voulait arriver plus rapidement au supermarché où elle travaillait. Heaulme et Elivon la forcèrent à monter dans la voiture. Puis, Heaulme étrangla la jeune femme. Son corps fut retrouvé dans un bois le 27 avril 1987, dissimulé dans un taillis, près d’Ogy, à 10km de Metz et à 3km du centre de désintoxication de Maizeroy.

En avril 1989, Heaulme séjourna au centre psychiatrique de la Fontonne, à Antibes, qui réservait des mobiles homes de séjours thérapeutiques au camping de Port Grimaud, non loin de Saint-Tropez.
Le 5 avril, en fin d’après-midi, Heaulme enleva un garçon belge de 9 ans, Joris Viville, sur le camping. Le soir, il revint au centre psychiatrique, nerveux et très angoissé, et annonça au personnel soignant avoir tué quelqu’un à Port-Antibes. On ne le prit pas au sérieux.
Le corps nu de Joris Viville fut retrouvé 17 jours plus tard, caché derrière une citerne, sur un tapis de fougères. Il avait été étranglé et poignardé de nombreuses fois avec un tournevis.
Aucun membre du centre psychiatrique ne contacta la police et l’on se retrancha par la suite derrière le secret médical.
Heaulme raconta par la suite être sorti du centre avec un infirmier pour boire de la bière non loin du camping.

Le 14 mai 1989, un dimanche, Heaulme poignarda et égorgea Aline Pérès, une aide soignante de 49 ans, sur la plage du Moulin-Blanc, près de Brest. Son corps fut découvert par des promeneurs peu de temps après son décès, en fin d’après-midi.

gendarme Abgrall

Jean-François Abgrall

Le gendarme qui allait arrêter Heaulme fut chargé de l’affaire. Le maréchal des logis-chef Jean-François Abgrall, de la gendarmerie de Relecq-Kerhuon, eut la vive impression que ce crime brutal et précis était l’œuvre d’un tueur ayant déjà commis d’autres crimes, ayant de l' »expérience ». Mais un meurtre sans raison ni mobile évident, car l’aide soignante était une femme douce et appréciée de tous.
Abgrall apprit que l’arme du crime était un couteau à lame de fer, sans doute un Opinel.
La plage était très fréquentée à l’heure du meurtre, mais malheureusement pas cet endroit précis. Toutefois, plusieurs témoins contactèrent la gendarmerie. Un homme expliqua qu’il avait vu deux hommes s’approcher de la victime, mais qu’il s’était par la suite retourné pour écouter sa radio. Ce coin de la plage était fréquenté par des toxicomanes et des marginaux, qui furent donc interrogés.
Les gendarmes apprirent que de nombreux SDF fréquentaient le centre Emmaüs local. Ils s’y rendirent, mais seulement pour apprendre que la plupart des « communautaires » avaient quitté le centre pour ne pas avoir à faire à la police…
Les noms de ces hommes figuraient sur les registres et des avis de recherche furent lancés.

Le 19 juin 1989, le gendarme Abgrall fut appelé par la gendarmerie de Saint-Clair-sur-l’Elle, dans la Manche : des collègues venaient d’interpeller l’un des marginaux du centre Emmaüs de Brest, un dénommé Francis Heaulme. Ce dernier était très tendu, aux aguets, et lui serra à peine la main. Abgrall ressentit immédiatement une violence à fleur de peau derrière le visage prématurément vieilli de Heaulme.
Presque immédiatement, pensant qu’Abgrall était un enquêteur de Saint-Lô et non de Brest, Heaulme affirma qu’il avait « fait l’Armée », dans les transmissions, à Francfort, et expliqua la technique à utiliser «pour tuer une sentinelle» : en lui donnant un coup de couteau dans le cou, puis le cœur, puis les reins… C’est justement de cette manière qu’Aline Pérès avait été assassinée. Abgrall se demanda si Heaulme ne venait pas tout simplement d’avouer le meurtre de l’aide soignante. Heaulme ajouta qu’il prenait des «cachets anti-angoisse» qui lui donnaient «des pulsions» : «je vois des coulées de sang sur mes mains». Ce qui ne fit qu’accroître les soupçons d’Abgrall.
Mais Heaulme avait un excellent alibi : à l’heure du meurtre, il était dans le service de cardiologie d’un hôpital de Quimper, à 80km de là, où une infirmière avait pris sa température à l’heure même du meurtre. Abgrall dut donc le relâcher et Heaulme disparut dans la nature.

Intrigué et persuadé de tenir son coupable, le gendarme Abgrall continua pourtant son enquête avec détermination, contre l’avis de son supérieur. Son commandant, persuadé de la culpabilité d’un autre homme, plus « probable », demanda aux gendarmes de Brest de ne plus enquêter aux côtés d’Abgrall.
Ce dernier se décida malgré tout à trouver un autre SDF avec lequel Heaulme disait avoir passé du temps à Brest avant le meurtre. Il apprit rapidement que Heaulme avait menti au moins sur deux points : il n’avait jamais « fait l’armée » et l’autre SDF n’avait jamais mis les pieds à la communauté Emmaüs. Bien que la presse n’ait pas révélé avec précision la nature des coups portés à Aline Perès, Heaulme avait décrit exactement le mode opératoire du tueur.
Abgrall se rendit alors à l’hôpital de Quimper pour vérifier l’alibi de Francis Heaulme. Là, il découvrit finalement que lorsqu’un patient était absent, à l’hôpital, l’infirmière de garde notait tout simplement la température du thermomètre posé sur la table de nuit ! L’alibi d’Heaulme était donc sérieusement entamé.

En août, Abgrall se rendit au Service technique de recherches judiciaires de Rosny-sous-Bois et chercha à en savoir plus sur Heaulme et son parcours. On lui apprit que la brigade de recherche d’Avignon cherchait à en savoir plus sur un certain… Francis Heaulme.
Abgrall se rendit dans le Vaucluse, où le chef de brigade lui expliqua son affaire : Jean-Joseph Clément, un ancien légionnaire et agriculteur de 60 ans, avait été retrouvé dans les broussailles, le crâne fracassé à coups de pierre, sans pantalon. Le corps était étendu sur les bords de l’Ouvèze, non loin d’un centre Emmaüs. Un meurtre extrêmement violent au bord de l’eau, une communauté Emmaüs, deux points communs troublants.
Le chef de brigade expliqua que Heaulme avait été contrôlé par des gendarmes le jour de la découverte du corps, mais avait été laissé en liberté. Il arrivait de Marseille, où il disait avoir été hospitalisé. Après vérification, Abgrall apprit qu’il n’avait plus été aperçu à l’hôpital depuis le matin du 7 août, le jour du meurtre…

Francis-Heaulme_03Mi-novembre, le chef de brigade d’Avignon recontacta le gendarme Abgrall : Francis Heaulme avait été contrôlé en Meurthe-et-Moselle et était retenu dans une gendarmerie. Abgrall s’y rendit et arriva dans la nuit.
Le chef de brigade d’Avignon interrogea Heaulme, qui nia le meurtre de Jean-Joseph Clément et déclara avoir voyagé dans plusieurs villes, sans que l’on puisse le vérifier. Le chef, lassé et indécis, gêné par le fait que Heaulme était peut-être à l’hôpital de Marseille le 7 août, repartit vers le sud, laissant Abgrall seul avec son suspect.
En plein milieu de la nuit, alors que le gendarme l’accompagnait vers la chambre de sûreté, Heaulme lâcha : «Je sais que tu sais, c’est un ‘pépin’, cette histoire» puis ajouta que c’était «la faute du Gaulois». Il alla ensuite se coucher sans rien ajouter de plus.

Abgrall repartit donc en Bretagne, et, vu son manque de résultat (ou plutôt « en dépit de »…) son effectif fut de nouveau réduit. Le gendarme poursuivit malgré tout son enquête, cette fois à la recherche du « Gaulois ». Jean-François Abgrall fit le tour de la France, interrogeant tous les SDF qui avaient été présents au centre Emmaüs de Brest et s’étaient depuis disséminés aux quatre coins du pays.
En juin 1990, un collègue mit la main à Paris sur l’ancien cuisinier de la communauté Emmaüs de Relecq-Kerhuon, un dénommé Didier. Abgrall fit le trajet jusqu’à la capitale. Didier lui apprit qu’Heaulme avait fui la communauté la veille du meurtre d’Aline Pérès après avoir commis un vol et avoir été découvert. Il expliqua ensuite que lui-même avait passé l’après-midi avec un menuisier d’Emmaüs, un certain Philippe, avec qui il avait bu près de la plage du Moulin-Blanc. Abgrall chercha à savoir si ce Philippe avait déjà été condamné, mais n’obtint rien d’intéressant, sauf une photo : le dénommé Philippe, avec ses cheveux longs et sa grosse moustache, ressemblait définitivement à un… Gaulois.

Abgrall utilisa alors le fichier national des personnes disparues afin d’obtenir les dates auxquelles « le Gaulois » aurait pu être contrôlé. Il ne trouva rien et tenta alors la même chose avec Heaulme. A sa grande surprise, le fichier lui présenta une bonne soixantaine de pages illustrant sa bougeotte perpétuelle. En deux mois, Heaulme pouvait traverser une dizaine de départements. Ce qui laissait augurer du pire s’il tuait à chaque fois.

« Le Gaulois » était peut-être le seul à connaître le cours des événements sur la plage du Blanc-Moulin, mais il était introuvable et le gendarme Abgrall ne pouvait qu’attendre. Un changement de hiérarchie et un surcroît de travail l’éloignèrent de son enquête durant presque un an.

Servigny-lès-Sainte-Barbe

Servigny-lès-Sainte-Barbe

Le 7 mai 1991, Francis Heaulme fit la connaissance de Michel Guillaume, 19 ans, et de sa cousine Laurence Guillaume, 14 ans, à la Foire de mai, non loin de Metz.
Après la fête, Laurence repartit chez elle, à Servigny-lès-Sainte-Barbe, en cyclomoteur. Heaulme et Michel la suivirent dans la voiture de ce dernier, «pour lui éclairer la route avec les phares». Heaulme discuta avec le jeune homme et lui annonça que sa cousine était belle et qu’il «se la ferait bien». Michel Guillaume avoua au vagabond que lui aussi aurait aimé «sauter» sa cousine ! Il était encore vierge, il avait beaucoup bu…
Peu avant l’entrée de la localité, ils la rattrapèrent et la renversèrent. Ils la forcèrent à monter dans la voiture et l’emmenèrent 10km plus loin, dans un champ de maïs. Francis Heaulme « piqua » Laurence au cou avec un couteau pour la tenir en respect et ordonna à Guillaume de la violer, mais le jeune homme s’en découvrit incapable. Heaulme emmena alors l’adolescente «plus loin».
Le lendemain un petit garçon de Vigy découvrit le corps de Laurence Guillaume, dénudée et égorgée.

En juillet 1991, le gendarme Abgrall fut de nouveau contacté par un collègue de Rosny-sous-Bois, qui le prévint que « Le Gaulois » était à Bayonne. Malheureusement, ses supérieurs ne croyaient pas du tout en la culpabilité de Heaulme et lui ordonnèrent de rester dans son bureau.

En décembre de la même année, Abgrall apprit que Heaulme se trouvait à Bischwiller, en Alsace, où il travaillait dans une association de réinsertion. Le gendarme devait rapidement clore le « dossier Aline Pérès  » et décida de tenter le tout pour le tout.
Il se rendit en Alsace avec un collègue et découvrit que Heaulme y vivait avec une femme, Georgette, divorcée, sans enfant, légèrement handicapée, de 5 ans son aîné. Elle lui avait demandé de se désintoxiquer et il s’y était plié de bonnes grâces. Le dimanche, il avait pris l’habitude de l’accompagner à la messe.
Au cours de l’audition, Heaulme avoua avoir menti au sujet de son engagement dans l’Armée et avoir juste eu «l’impression» d’avoir été à la plage «dans (ses) rêves». Abgrall ne put rien en tirer de plus.
A son retour en Bretagne, son supérieur de Rennes lui demanda de boucler définitivement le dossier et Abgrall décida de s’y résoudre… après les vacances de Noël.

Mais le 26 décembre, on lui apprit que « Le Gaulois » avait été arrêté à Bourges et Abgrall s’y précipita. Très nerveux, le vagabond admit rapidement avoir fréquenté la communauté Emmaüs de Relecq-Kerhuon et connaître Heaulme : «Il buvait beaucoup et devenait mauvais après». Il ajouta que Heaulme parlait beaucoup des femmes, «voulait toutes les sauter» et «parlait tout seul».
Il finit par expliquer que Heaulme et lui avaient bu non loin de la plage. Heaulme était très énervé et s’était dirigé vers «une femme qui bronzait là». « Le Gaulois » l’avait suivi, pensant qu’il allait lui faire du mal. Heaulme avait saisi la femme à la gorge et avait ordonné au « Gaulois » de partir. Apeuré, il avait obéi.
Ce témoignage capital permettait enfin d’accuser Heaulme du meurtre d’Aline Perès.

Dans la nuit du 4 au 5 janvier 1992, Jean Rémy, 65 ans, dépressif après la mort de son épouse, habitant à Amiens, avait l’intention de se rendre au Touquet, mais s’était endormi dans le train jusqu’au terminus, à Boulogne-sur-Mer.
Il erra sur la grève, déprimé, ne sachant où aller, et rencontra Heaulme. Ils discutèrent un moment puis, soudainement, Heaulme le poignarda.

Le 7 janvier 1992, Abgrall se rendit de nouveau à Bischwiller avec un collègue. Heaulme l’accueillit en lui faisant remarquer qu’il lui avait «laissé passer les fêtes» et qu’il en avait profité pour aller voir la mer…
abgrall et heaulmeIl fut conduit au bureau de Strasbourg et le gendarme Abgrall lui demanda de lui raconter son parcours. Heaulme répondit que «cette histoire (le) travaillait» depuis 1989, mais que «à l’époque, (il) était malade, alcoolique et dangereux». Il provoqua de nouveau Abgrall en affirmant aimer les «situations de guerre», les «scènes de combats rapprochés», «le poignard». Il ajouta s’être allongé sur la plage et avoir «rêvé» d’une femme assassinée au couteau la veille du meurtre, puis y être revenu le jour du meurtre. Il accepta de dessiner un croquis, très détaillé, pour préciser sa position.
Abgrall invita ensuite Heaulme à déjeuner avec lui et un collègue. Au mess de la gendarmerie, Heaulme expliqua soudainement qu’il avait égorgé Aline Perès et qu’«elle avait l’air gentille». Revenu dans le bureau d’audition, Abgrall parvint patiemment à le convaincre de se calmer et de tout raconter. Tranquillement, sans réaliser l’horreur de paroles qu’il prononçait, le « routard  » décrivit comment il avait saisi à la gorge et poignardé l’aide soignante.

Puis, en attendant de se rendre au parquet de Strasbourg, ils restèrent dans la salle de repos. Là, un officier de police judiciaire local qui avait déjà rencontré Heaulme et Abgrall en novembre 1989, pour l’interroger sur le meurtre de Jean-Joseph Clément avec le chef de brigade d’Avignon, demanda à Heaulme s’il était également responsable de ce meurtre-là. Heaulme répondit par l’affirmative, ajoutant qu’il avait utilisé «une grosse pierre pour le frapper à la tête». Les enquêteurs, abasourdis, ne purent toutefois rédiger un procès-verbal valable, vu que le gendarme Abgrall n’était mandaté que pour le meurtre d’Aline Perès.

Son suspect sous la main (et sous les verrous), Abgrall débuta alors une autre traque : celle de la vérité. Il diffusa au plan national un message évoquant la possibilité que Heaulme soit un tueur en série. Il fut contacté par plusieurs services de police et de gendarmerie qui voulaient plus de renseignements. Abgrall obtint d’un juge un « permis de communiquer » avec Heaulme sur d’autres affaires que celle du meurtre d’Aline Perès, car les demandes étaient nombreuses. Il fut chargé de centraliser ces demandes et d’obtenir d’autres permis pour ses collègues d’autres villes.

Abgrall se rendit à la maison d’arrêt de Brest et demanda à Heaulme de lui expliquer son parcours. Ce dernier lui répondit simplement que 1989 avait été son «année noire»… parce qu’il n’avait pas supprimé le témoin de son crime, le « Gaulois  » ! Il répéta que ça n’était «pas de (sa) faute», qu’il avait eu «des pépins» mais qu’il avait changé.
Abgrall lui demanda alors d’établir, par écrit, la liste des « pépins » qu’il avait eus. Heaulme établit une liste d’une quinzaine de « pépins » entre 1987 et 1991, admettant qu’il y en avait d’autres, mais qu’il avait «besoin de réfléchir». Abgrall lui demanda alors de lui citer toutes les villes qu’il avait visitées et appréciées, et nota tout.

interrogatoire heaulmeQuelques jours plus tard, il revint lui parler et Heaulme reprit leur discussion exactement là où elle s’était arrêtée. Il parla d’une femme qu’il avait vu être frappée à coups de poings et de pieds par un homme en treillis en 1989. D’un manouche poignardé par un arabe en 1990. De deux «gamins» qui lui avaient jeté des pierres, «dans l’Est», près d’un talus avec une voie de chemin de fer et qu’il avait vus morts près des wagons en repassant peu après. D’une jeune fille faisant du vélo à Bayonne et ayant sauté du haut des falaises en 1990…

Utilisant l’ordinateur central de la gendarmerie, Jean-François Abgrall tenta de relier les affaires, de découvrir des noms et des dates, mais n’obtint rien. Il s’aperçut que les affaires traitées par la police ne figuraient pas forcément dans les bases de données de la gendarmerie, surtout les faits les plus anciens.

Le gendarme utilisa donc un téléphone et un simple crayon, et contacta de nouveau ses collègues enquêteurs. Il apprit que des agressions ou des meurtres avaient bien eu lieu, mais les dates et/ou les lieux ne correspondaient pas ; notamment l’histoire du manouche poignardé. Il découvrit par contre que Heaulme était bien à Bayonne durant l’été 1990, au cours duquel une jeune fille avait été retrouvée morte au pied d’une falaise. Mais il ne trouva rien sur les deux enfants près de la voie ferrée.

Abgrall pensa qu’il était possible que Heaulme mélangea volontairement plusieurs histoires vécues afin d’éviter que le lien soit fait entre lui et d’autres affaires de meurtres. Il usait de stratagèmes alambiqués, de véritables rébus qu’il fallait décrypter.

De nombreux enquêteurs vinrent interroger Heaulme eux-mêmes, avec plus ou moins de conviction et de bonheur. Heaulme griffonna des croquis précis et fit souvent preuve d’une mémoire surprenante.
Au fil des entretiens, Abgrall enregistra tout et vérifia scrupuleusement tous les dires du tueur. Il comprit ainsi que chaque fois qu’Heaulme allait raconter un meurtre réel, «il met une chemise blanche, un pantalon à pinces et des chaussures disco. Il pense que je ne vais pas l’accuser parce qu’un tueur ne peut pas être si bien habillé».
Il découvrit également qu’il était arrivé à Heaulme de tuer avec un complice : Heaulme fut mis en examen avec un autre vagabond, Didier Gentil, pour le meurtre de Laurent Bureau, un jeune appelé de 19 ans, dont il décrivit en détail le calvaire à des enquêteurs de Périgeux.

En février 1993, à la direction générale de la gendarmerie nationale, une cellule fut spécialement créée pour enquêter sur les crimes probables de Francis Heaulme. Jean-François Abgrall en reçut la responsabilité et on lui octroya un collègue du centre technique de rapprochement de l’Institut de recherches criminelles de la gendarmerie nationale de Rosny-sous-Bois, spécifiquement pour le seconder.
Abgrall et son collègue accomplirent un long travail de fourmi, recoupant les affaires, cherchant les points communs et les différences. L’ordinateur de la gendarmerie croisa des centaines d’informations. Les amendes SNCF que Heaulme n’avait jamais payées, les plaintes incessantes qu’il déposait, ses demandes auprès des organismes sociaux, la seule condamnation dont il ait écopé (à Besançon, en 1989. Heaulme avait volé 50 francs à une vieille dame. Sans que l’on sache pourquoi, il s’était rendu et avait passé 38 jours de prison).

Jean-François Abgrall, patient, attentif à chaque mot, soignant son vocabulaire (ne surtout pas parler de meurtre ni de sexe), revint voir Heaulme seul ou avec d’autres enquêteurs, et le laissa de nouveau parler, mais en le corrigeant lorsqu’il se trompait, en l’enferrant dans ses contradictions.

Heaulme avoua plusieurs meurtres avec un luxe de détails, mais en mélangeant toujours les endroits, en modifiant certains éléments.
Ainsi, il expliqua en mai 1993 : «Un jour, entre Dunkerque et Cherbourg, j’ai étranglé un arbre. J’ai serré, il est devenu mou. C’était un jeune.» Il situa la scène en 1989 et indiqua avoir laissé le corps «à 12 km de la mer». Abgrall, ne trouvant rien dans les archives du nord de la France, chercha dans le fichier sommaire de la gendarmerie. Un cadavre d’enfant avait bien été découvert « à 12 km d’une plage », mais dans le Sud, à Port-Grimaud : le petit Joris Viville. Par contre, Heaulme avait bien tué à Boulogne, mais c’était Jean Rémy, 65 ans, en janvier 1992, juste avant d’être arrêté !

carte des meurtres de Heaulme

Les meurtres de Francis Heaulme (carte France Inter)

Si certains enquêteurs furent très intéressés par les aveux de Heaulme, d’autres les traitèrent avec dédain et, lorsqu’il eut l’intuition que Heaulme était bien responsable, le gendarme Abgrall du parfois les convaincre. Ainsi, le collègue d’Abgrall remarqua une affaire de meurtre en Alsace datant de mai 1991, celui de Laurence Guillaume. Le gendarme se rendit à Metz, où on lui assura fermement que Heaulme n’était pas le coupable.
Après vérification, Abgrall découvrit que les dates d’hospitalisations de Heaulme ne correspondaient pas avec celles données par les témoins interrogés pour son alibi, ce qui n’avait pas empêché les gendarmes de conclure que le vagabond n’avait rien à voir avec le meurtre de la jeune Laurence Guillaume.
L’un des enquêteurs vint donc interroger Heaulme, sans conviction, et conclut qu’il racontait « n’importe quoi ». Il se laissa malgré tout persuader de revenir un mois plus tard. Cette fois-ci, Heaulme décrivit en détail le meurtre de Laurence Guillaume, mais en accusant son cousin (qu’il appela « Dominique ») d’en être l’auteur. Finalement, il admit avoir poignardé l’adolescente.

Fin 1993, Heaulme avoua le meurtre de Joris Viville.
En prison, il fut menacé par les autres détenus qui, traditionnellement, détestent les assassins d’enfant. Heaulme se renferma et refusa de parler. Son défenseur «un grand avocat parisien qui le défend gratuitement» s’empressa d’accuser les gendarmes de manipulation…
Devant la pression médiatique, les supérieurs d’Abgrall, craignant une mauvaise publicité, décidèrent de mettre fin à la cellule spéciale. Elle dura encore six mois, le temps de boucler encore quelques enquêtes (mais pas toutes), puis disparut pour de bon.

procès Aline PerèsLe premier procès, pour le meurtre d’Aline Perès, s’ouvrit le 28 janvier 1994 devant la cour d’assises du Finistère, à Quimper. L’accusation expliqua que lors de son interrogatoire, Heaulme avait d’abord prétendu qu’il ne se trouvait pas, ce jour-là, aux environs de la plage.
Puis, en fait, qu’il y était. Que, la veille, il avait rêvé de ce crime, mais qu’il ne l’avait pas accompli.
Plus tard, il s’était mis à raconter le meurtre, à la façon d’un spectateur, à la troisième personne. Enfin, il avait employé le « je »: «J’étais très énervé. Je me suis avancé vers la femme. (…) Elle a vu ce qui allait se passer. Elle a vu le couteau. Je me suis adressé à elle et lui ai dit: « Je m’appelle Heaulme Francis, j’ai un problème, je veux vous parler. » Je lui ai également dit: « J’ai rêvé que vous alliez être poignardée. » La femme avait peur, elle a crié.» Il avait expliqué qu’il avait «vu rouge» et qu’il avait frappé.
L’avocat de Heaulme expliqua que son client était faible et influençable et qu’il avait tout avoué sous la pression. Il insinua que le véritable coupable devait être « Le Gaulois », qui avait dû raconter le meurtre à Francis Heaulme.

Les jurés ne se laissèrent pas totalement convaincre, mais Heaulme échappa malgré tout à la perpétuité. Le 29 janvier, il fut condamné à 20 ans de réclusion criminelle assortis d’une période de sûreté des deux tiers.

En juin 1994, Jean-François Abgrall revit Heaulme pour la dernière fois. La cellule spéciale venant d’atteindre sa conclusion, on lui avait demandé de mettre un terme à son enquête et d’abandonner ses investigations sur les crimes du « routard ». Heaulme lui indiqua qu’il voulait être interné dans un centre psychiatrique et non pas emprisonné, insinuant qu’il était fou.
Puis, sachant qu’il ne risquait rien puisque leur conversation n’avait aucun cadre juridique, il raconta à Abgrall, en détail, comment était mort le jeune appelé de Périgueux, Laurent Bureau. Il révéla ensuite qu’il avait tué plus d’hommes que de femmes, et le gendarme ne manqua pas de lui faire remarquer qu’il n’avait avoué le meurtre que d’un seul homme…

Ils en restèrent là et Abgrall dut s’avouer avec amertume que Heaulme était sûrement responsable d’autres meurtres irrésolus.

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