Albert Fish

Crimes et châtiment

Le 11 juillet 1924, Albert Fish observa Beatrice Kiel, 8 ans, alors qu’elle jouait seule dans la ferme de ses parents, dans le quartier champêtre de Charlton Woods, au nord de Staten Island. Il lui offrit de l’argent pour l’aider à trouver de la rhubarbe dans les champs voisins. Elle s’apprêtait à l’accompagner lorsque sa mère les aperçut et chassa Fish. Il partit, mais revint un peu plus tard dans la grange des Kiel pour y passer la nuit, avant d’être découvert par Hans Kiel, qui le mit dehors.

FRANCIS MCDONNELL
Le 14 juillet 1924, Francis McDonnell, 8 ans, jouait devant sa maison, lui aussi à Charlton Woods, Staten Island. Sa mère était assise sur le porche, sa petite fille sur les genoux, lorsqu’elle vit un vieil homme maigre, cheveux gris et moustache grise, au milieu de la rue. Elle observa le vieil homme aux vêtements élimés qui serrait et desserrait ses poings en marmonnant pour lui-même. L’homme tapota son chapeau poussiéreux et disparu en bas de la rue.

En fin d’après-midi, le vieil homme fut aperçu à nouveau alors qu’il regardait Francis McDonnell jouer au football avec 4 autres garçons. L’homme demanda à Francis de le rejoindre et échangea avec lui quelques mots alors que les autres garçons continuaient leur match. Quelques minutes plus tard, les enfants réalisèrent que le vieil homme et Francis avaient disparu.
Un voisin remarqua un garçon qui ressemblait à Francis, marchant dans un endroit boisé, avec un vieil homme aux cheveux gris, qui ressemblait à un clochard.

Staten Island

Staten Island

Personne ne remarqua la disparition de Francis jusqu’au dîner. Son père, qui était policier, organisa les recherches. Ils trouvèrent le corps du jeune garçon dans un bois, caché sous des branches. Ses vêtements avaient été arrachés et il avait été étranglé avec ses bretelles. Il avait été frappé si violemment que la police douta que le « vieux clochard » ait pu être aussi âgé et aussi frêle qu’il en avait l’air. A moins que le vieil homme ait eu un complice…

Les experts en empreintes digitales et les photographes de la police de Manhattan se rendirent rapidement sur les lieux et 250 policiers furent assignés à cette affaire.
Une immense chasse à l’homme permit de découvrir plusieurs suspects prometteurs, mais aucun ne ressemblait au « clochard » moustachu aux cheveux gris. Son visage était inscrit dans la mémoire de la mère de Francis.
« Il a descendu la rue en traînant des pieds, en marmonnant, faisant des gestes bizarres avec ses mains. Je n’oublierai jamais ces mains. J’ai frémis en les regardant… La manière dont elles s’ouvraient et se fermaient, s’ouvraient et se fermaient, s’ouvraient et se fermaient. Je l’ai vu regarder Francis et les autres. J’ai vu ses épais cheveux gris et sa moustache tombante. Tout en lui paraissait délavé et gris. »

Malgré les énormes efforts de la police et des habitants de Charlton Woods, «l’Homme Gris» ne fut pas retrouvé.

 

BILLY GAFFNEY
Le 11 février 1927, un petit garçon de 4 ans, Billy Gaffney, jouait dans l’allée devant son appartement de Brooklyn avec l’un de ses voisins, Billy Beaton, 3 ans. Un troisième enfant, âgé de 12 ans, rejoignit les garçons, mais remonta dans son appartement en attendant sa petite sœur pleurer.
Lorsqu’il redescendit quelques minutes plus tard, il remarqua que les deux Billy étaient partis et prévint le père du plus jeune. Un peu affolé, M. Beaton les chercha un moment et fini par trouver son fils, seul, sur le toit de l’immeuble.
Où est Billy Gaffney ? demanda le père.
Le croque mitaine l’a emmené.

Le lendemain, lorsque les policiers commencèrent à chercher Billy Gaffney, ils ignorèrent le jeune témoin. Les enquêteurs pensèrent d’abord que Billy avait erré jusqu’à des bâtiments industriels proches, ou pire, qu’il était tombé dans le canal Gowanus, un peu plus loin.
Des voisins organisèrent des recherches et on dragua le canal, mais Billy ne fut pas retrouvé.

Gowanus Canal

Gowanus Canal

Finalement, quelqu’un écouta Billy Beaton, qui avait décrit le « croque mitaine ». C’était un vieil homme gracile, avec des cheveux gris et une moustache grise.
La police chercha le vieil homme et le petit garçon durant des semaines, mais ne relia malheureusement pas la disparition de Billy Gaffney avec celle de Francis McDonnell. Les enquêteurs acceptèrent même l’aide de plusieurs médiums, sans résultat.

Après son arrestation en 1928, Peter Kudzinowski, un autre tueur en série agissant lui aussi dans le New Jersey à la même époque, fut suspecté du meurtre de Billy Gaffney. Kudzinowski avait assassiné un petit garçon, Harry Quinn, à Scranton, en 1924 ; puis Joseph Storella, 7 ans, à New York, et Julia Mlodzianowski, 5 ans, au Lake Hopatcong en 1928. Il fut exécuté en décembre 1929, à l’âge de 26 ans.

En 1928, Fish attira un garçon de 14 ans dans un endroit isolé, qu’il avait repéré auparavant, à la campagne. Il avait l’intention de l’attacher, de le castrer, de le fouetter jusqu’à l’inconscience, puis de le laisser saigner à mort. « Mais au dernier moment, une automobile est venu, donc j’ai vu que c’était trop dangereux et j’ai abandonné cette idée ».

 

GRACE BUDD
Edward Budd était un jeune homme de 18 ans, dynamique et travailleur. Piégé dans une ville nauséabonde et surpeuplée, dans un petit appartement misérable et mal isolé rendu irrespirable par les chaleurs estivales, avec ses parents et ses 4 frères et sœur, il voulait échapper à la pauvreté et contribuer au bien-être de sa famille. Edward avait décidé de joindre l’utile à l’agréable : il voulait travailler à la campagne, où l’air était pur, et rapporter quelques dollars à ses parents.
Le 25 mai 1928, il publia donc une annonce dans un journal, le « New York World », proposant ses services comme garçon de ferme.
Le 28 mai, sa mère, Delia, ouvrit la porte à un vieux monsieur. Celui-ci se présenta sous le nom de Frank Howard, un fermier de Farmingdale, Long Island, qui voulait discuter avec Edward au sujet de son futur emploi.

Grace, à droite, et sa famille

Grace, à droite, et sa famille

Delia demanda à Beatrice, sa petite fille de 5 ans, d’aller chercher son grand frère qui était chez un ami. Le vieux monsieur lui sourit et lui donna une pièce.
Pendant qu’ils attendaient Edward, Delia put observer le vieux monsieur. Il avait un visage doux, des cheveux gris et une grosse moustache. Le vieux monsieur expliqua à Mme Budd qu’il avait longtemps travaillé comme décorateur à la ville puis s’était retiré dans une ferme qu’il avait achetée avec l’argent qu’il avait mis de côté. Il avait six enfants qu’il avait élevés seul, sa femme l’ayant abandonnée plus d’une dizaine d’année auparavant.
Avec l’aide de ses enfants, cinq ouvriers agricoles et un cuisinier suédois, il avait transformé la ferme en un bel élevage de plusieurs centaines de poulets et une demi-douzaine de vaches laitières.
L’un de ses ouvriers s’en allait et il avait besoin de quelqu’un pour le remplacer.

Edward arriva enfin et rencontra M. Howard, qui remarqua sa grande taille et sa force. Edward assura au vieil homme qu’il était un bon travailleur. M. Howard lui offrit de le payer 15$ par semaine (une belle somme, à l’époque), ce qu’Edward accepta avec joie. M. Howard accepta même d’embaucher Willie, le meilleur ami d’Edward.

M. Howard devait partir pour un autre rendez-vous mais promit de revenir le samedi, afin de les emmener. Les deux jeunes hommes étaient ravis et les Budd heureux du bon emploi que ce vieux gentleman avait offert si rapidement à leur fils.

Le télégrame

Le télégrame

Malheureusement, M. Howard ne vint pas le samedi 2 juin. Il envoya à la famille Budd un télégramme pour s’excuser, expliquant qu’il allait plutôt venir le lendemain matin.
Le dimanche, vers onze heures, Frank Howard se présenta à l’appartement des Budd avec des fraises et un pot de crème fraiche. « Ce sont des produits qui viennent directement de ma ferme », expliqua-t-il.

Delia Budd persuada le vieux monsieur de rester pour le déjeuner. Pour la première fois, son mari, Albert, eut l’opportunité de discuter avec le futur employeur de son grand fils. Le vieux monsieur lui parla gentiment, poliment, et décrivit de manière idyllique les 20 acres de son domaine, son équipe d’ouvriers agricoles sympathiques et une vie campagnarde simple et saine.
Albert Budd songea que M. Howard, malgré son costume bleu défraichi, semblait sincère et distingué.

Lorsqu’ils s’assirent pour manger, la porte de l’appartement s’ouvrit et une très jolie fillette de 10 ans fit son apparition en chantonnant. Revenant de la messe, Grace Budd avait revêtu ses « habits du dimanche ». Une jolie robe de communion en soie blanche, des bas en soie et un collier de perles la faisaient paraître un peu plus âgée que ses 10 ans.
Frank Howard, comme toutes les personnes qui rencontraient « Gracie », la trouva ravissante.
« Voyons si tu sais bien compter » lui dit-il en lui tendant des pièces et des billets. Les Budd, qui avaient bien du mal à terminer le mois, furent abasourdis par la somme d’argent que le vieil homme portait sur lui.
« Quatre-vingt-douze dollars et cinquante cents », lui répondit Gracie.
« Quelle petite fille intelligente ! », ajouta M. Howard, en lui offrant les cinquante cents pour s’acheter des bonbons.

Frank Howard expliqua ensuite qu’il allait revenir chercher Edward et Willie, mais qu’il devait d’abord se rendre à la fête d’anniversaire que sa sœur organisait pour l’une de ses filles. Il donna deux dollars aux garçons pour qu’ils aillent au cinéma.
Alors qu’il s’apprêtait à partir, il invita Grace à l’accompagner à l’anniversaire de sa nièce. Il affirma à ses parents qu’il prendrait soin d’elle et qu’ils reviendraient tous les deux avant 21 heures.
Delia Budd demanda à M. Howard où vivait sa sœur et il répondit qu’elle possédait un appartement entre Columbus et la 137ème Rue.
Delia et Albert Budd hésitèrent un instant. Impressionnés par la réussite et l’argent de « Monsieur Howard », ils ne voulaient pas offenser leur invité en suggérant qu’ils ne pouvaient pas lui faire confiance. Albert Budd convainquit son épouse qu’une sortie serait bon pour Gracie. « Laisse là aller, cette pauvre petite. Elle n’a pas souvent l’occasion de s’amuser ».
Delia aida donc Gracie à enfiler son plus beau manteau et un petit chapeau gris. Elle suivit Gracie et M. Howard dehors, et les regarda disparaître au coin de la rue.

Lorsque Grace ne réapparu pas cette nuit-là, les Budd furent inquiets mais se rassurèrent en se disant que la fête avait duré plus longtemps que prévu et que leur fille avait du dormir chez la sœur de M. Howard. Ils tentèrent de s’en convaincre à nouveau lorsque Gracie ne revint pas non plus le lendemain matin.
N’y tenant plus, les Budd envoyèrent Edward au poste de police le plus proche. Lorsqu’Edward lui expliqua comment sa jeune sœur avait disparu, le lieutenant de police Samuel Dribben lui annonça tristement que l’adresse que « Frank Howard » avait donné pour la maison de sa soi-disant sœur n’existait pas.

Il ne fallut pas longtemps à la police pour découvrir qu’il n’existait pas plus de « Frank Howard » que de ferme à Long Island. Cela signifiait également qu’il n’y avait pas d’indices tangibles pouvant révéler l’identité du kidnappeur. L’homme avait bien couverts ses traces, allant même jusqu’à récupérer le télégramme qu’il avait envoyé aux Budd le 2 juin. Il avait affirmé qu’il allait se plaindre auprès de Western Union parce qu’il avait soi-disant été incorrectement adressé.
Le Detective Dribben et ses collègues se mirent alors en quête de la note manuscrite originale du télégramme. C’était le seul lien qui existait avec le kidnappeur de Gracie et trois employés des services postaux passèrent plus de 15 heures avec les policiers à chercher parmi des dizaines de milliers de duplicata jusqu’à trouver celui que « Frank Howard » avait envoyé. Le télégramme avait été envoyé depuis un bureau de East Harlem. Les enquêteurs songèrent d’abord à fouiller chaque maison de ce quartier puis abandonnèrent l’idée, fautes de personnels disponibles.
Samuel Dribben se concentra alors sur un autre indice, tout aussi mince : la crème et les fraises que « Frank Howard » avait apporté à Mme Budd. Les enquêteurs parcoururent East Harlem jusqu’à ce qu’ils trouvent le delicatessen où « Howard » avait en fait acheté le fromage et le vendeur ambulant qui lui avait vendu les fraises. Le vendeur décrivit le « vieil homme moustachu » mais ne put se souvenir de quoi que ce soit d’autre à son sujet. Les policiers pensèrent que « Frank Howard » résidait dans le quartier ou, du moins, le connaissait bien. Ils vérifièrent les chambres à louer, les restaurants, les coiffeurs, les kiosques à journaux…
La piste ne mena à rien.

La police vérifia tout ce que « Frank Howard » avait affirmé aux Budd. Les enquêteurs montrèrent aux parents éplorés les photos des criminels violents et des délinquants sexuels connus, des patients des hôpitaux psychiatriques récemment libérés… Sans résultat.
Il n’y avait aucune trace de Gracie.

L'avis de recherche

L’avis de recherche

Le 7 juin 1928, la police de New York envoya une note en un millier d’exemplaires à tous les services de police des Etats-Unis et du Canada, accompagnée de la photo de Grace et d’une description de M. « Howard ». Puis des milliers furent placardées à New York, dans les stations de métro, les terminaux des ferries, dans les banques, les coiffeurs, les postes, les épiceries et les restaurants.
La photo de Gracie apparue sur la première page de tous les journaux, permettant de recueillir des centaines de renseignements, de pistes et de conseils de la part d’une population paniquée.
Les enquêteurs furent submergés d’appels et de signalements de personne ayant vu Gracie à travers tout le pays, mais aussi de lettres de fous ou de mauvais plaisantins, qui durent malgré tout être vérifiées par les policiers assignés à cette affaire. Accaparés par les rumeurs, les fausses pistes et les suspects éventuels, les enquêteurs ne décelèrent pas, là non plus, la connexion entre les meurtres : « L’homme gris ».

Des milliers de circulaires furent imprimés et distribués aux départements de police à travers les Etats-Unis et le Canada, malheureusement sans résultat.

Delia Budd rencontra tous les journalistes qui se présentèrent à elle et leur parla de Gracie, dans l’espoir que leurs articles aideraient la police à retrouver sa fille.
Mais, à mesure que le temps passa, ses espoirs, et ceux des policiers, s’amoindrirent. Les gros titres consacrés à la disparition de Grace furent remplacés par d’autres : l’été 1928 fut l’un des plus chaud du siècle et des dizaines de personnes moururent ; Amelia Earhart fut la première femme à traverser l’Atlantique en avion ; Roald Amundsen, « découvreur » du pôle Sud, disparut en cherchant à retrouver le dirigeable d’un explorateur italien en Arctique ; Johnny Weissmuler, futur Tarzan à l’écran, remporta le 100m aux JO d’Amsterdam…
A la fin du mois de juillet 1928, l’affaire Grace Budd n’avait déjà plus droit qu’à quelques entrefilets et le « Grand Public » commençait déjà à l’oublier.

Deux mois après la disparition de Grace, même les enquêteurs les plus dévoués avaient abandonné et la plupart avait été assignés à d’autres crimes.
Seul William King, detective lieutenant du ‘Bureau des Personnes Disparues’, un homme aussi tenace que coriace, était déterminé à retrouver la petite fille.
Vétéran de la Première Guerre Mondiale, King était déjà une légende parmi les forces de l’ordre new-yorkaises. Il fut le seul enquêteur qui ne perdit jamais espoir. Il ne se passa pas une journée sans qu’il ne pense à Gracie et à ses parents. Régulièrement, il revenait sur le dossier, cherchant de nouvelles pistes, en suivant d’anciennes, passant d’innombrables appels.

A un moment, King cru avoir trouvé le coupable lorsqu’il reçut un dossier sur un escroc et faussaire aux cheveux gris, Albert Corthell.
Un surveillant d’un pénitencier de Floride avait reçu la note décrivant Gracie et son kidnappeur. Il pensa que « Frank Howard » ressemblait en tout point à un ancien détenu libéré en 1926, un certain Albert Cothrell. Ce dernier, un escroc plusieurs fois condamné, utilisait divers noms d’emprunt, avait une cinquantaine d’année, des cheveux gris et une constitution frêle. Il s’était plusieurs fois fait passer pour un médecin et avait convaincu des jeunes adolescentes de se faire passer pour sa fille, afin de se donner un air de respectabilité.
Le surveillant pénitentiaire envoya une photo de Corthell à la police de New York, qui la présenta aux Budd. Le père, à moitié aveugle, ne put se prononcer avec certitude, mais Délia, la mère, affirma immédiatement qu’il s’agissait bien de « Frank Howard ».
Dans le même temps, le directeur d’une agence d’adoption vint prévenir la police qu’un homme d’apparence âgée avait tenté d’enlever une petite fille en faisant croire qu’il voulait l’adopter, et reconnu Albert Cothrell lorsqu’on lui présenta sa photo.
Un mandat d’arrêt fut donc lancé contre Cothrell et le lieutenant King se lança à sa poursuite. King le pista durant des mois, suivant chacune des pistes qui se présentaient, le pourchassant de ville en ville à travers le pays. Il arriva toujours trop tard.

En juin 1930, le detective King se rendit en Floride pour y retrouver un certain « Charles Howard ». Ce cinquantenaire avait épousé une New Yorkaise en vacances, puis ils s’étaient installés à New York, dans un appartement appartenant à la tante de la mariée. Une semaine plus tard, Charles Howard avait disparu avec 2 800$ de son épouse et 1 000$ de la tante. King soupçonna Howard d’être en fait l’escroc Albert Corthell, car cette arnaque était « tout à fait son genre ».
King retrouva rapidement Howard en Floride. Il était mince, moustachu et grisonnant. King le ramena à New York mais découvrit rapidement qu’il n’était pas Albert Cothrell. Il fut malgré tout inculpé de vol et King le présenta à Delia Budd et à Willie Korman (l’ami d’Eward qui avait rencontré « Frank Howard »). Willie ne put l’identifier mais Delia Budd affirma le reconnaître. Les journaux titrèrent immédiatement que « Frank Howard » avait enfin été identifié. Toutefois, Charles Howard pu prouver qu’il avait un solide alibi car il se trouvait à l’autre bout du pays le jour de la disparition de Gracie.
En fait, Delia Budd, désespérée et désemparée, identifia plusieurs fois, à tort, des hommes censés être celui qui avait enlevé sa fille. Elle se trompa systématiquement, aveuglée par l’espoir de retrouver son enfant. Elle désigna même un enquêteur de la police.

Lorsque King parvint finalement à appréhender Albert Cothrell, en décembre 1930, dans le Missouri, ce fut pour découvrir… qu’il ne pouvait pas être son coupable : Corthell était en prison à Seattle (sur la côte nord-ouest) lorsque Grace avait été enlevée !

Corthell fut l’un des deux suspects les plus intéressants que King poursuivit durant six longues années. L’autre suspect, Edward Pope, fut arrêté en septembre 1930, mais, à la différence de Corthell, ce gérant d’un immeuble d’appartements de 67 ans fut inculpé de l’enlèvement de Gracie.
Le 3 septembre, Jessie Pope se présenta à la police pour accuser son époux d’avoir enlevé Grace Budd. Selon elle, alors qu’elle était séparée de son époux et vivait chez sa sœur, dans le New Jersey, Edward Pope s’était présenté à elle avec une petite fille brune. Son mari lui avait demandé de s’occuper de l’enfant « le temps qu’il règle quelques affaires », mais elle avait refusé et il était reparti avec la fillette.
Jessie Pope était tombé gravement malade juste après et, suite à des mois de convalescence, elle avait oublié la fillette… jusqu’à ce qu’elle lise un article sur « Charles Howard » dans les journaux.
Dès le lendemain, Edward Pope fut arrêté et inculpé de l’enlèvement de Gracie.
Une fois encore, Delia Budd identifia le suspect qu’on lui proposa. On découvrit qu’Edward Pope avait été interné dans un asile psychiatrique. Des policiers fouillèrent la vieille ferme que Pope possédait dans les Catskills (New York) et y trouvèrent, dans un garage, trois petites caisses qui contenaient des lettres écrites par des femmes, des photos de femmes et d’adolescentes dans des poses lascives, trois mèche de cheveux bruns nouées par un ruban blanc, une boîte de munitions pour revolver et une paire de chaussettes que Delia Budd reconnu comme celles de Gracie. Les enquêteurs pensèrent avoir enfin trouvé leur coupable.
Cependant, lors du procès d’Edward Pope, fin décembre 1930, le bel édifice s’effondra. Jessie Pope décrivit la petite fille qu’elle avait soi-disant vu avec son époux avec des vêtements qui ne correspondaient pas du tout à ceux que portait Gracie le jour de sa disparition. Elle admit également que son époux avait été interné à sa demande, car elle voulait récupérer l’argent dont il avait hérité de son père.
Madame Budd, principale témoin de l’accusation, admit qu’elle s’était trompée en affirmant qu’il était bien « Frank Howard » et que les chaussettes étaient en fait différentes de celles de sa fille. Pope expliqua qu’il avait récupéré les vêtements et les lettres des habitants de l’immeuble dont il était le concierge. Il avait gardé les vêtements pour ses 5 petits-enfants. Les cheveux avaient été coupé sur la tête de son fils lorsqu’il était petit, en souvenir.
Il s’avéra que Pope avait été accusé à tort du kidnapping par son ex-épouse, pour des questions d’argent et de rancœur. Il fut déclaré innocent et relâché.

Au moment où la police enquêtait sur Cothrell et Pope, un autre homme aux cheveux gris était arrêté à New York et inculpé pour avoir envoyé des lettres obscènes à de nombreuses femmes.
Albert Fish avait été arrêté pour des délits mineurs en 1928 et avait depuis tenté de ne plus se faire remarquer, mais il avait un besoin compulsif d’écrire des lettres abjectes.
Au printemps 1929, Albert Fish avait prétendu être un producteur d’Hollywood à la recherche de femmes qui participeraient avec lui à des orgies sadomasochistes (bondage, flagellation et coprophagie) en échange d’une grosse somme d’argent. Il avait envoyé ses lettres à des femmes dont il avait trouvé les adresses par le biais d’agences matrimoniales ou d’annonces de rencontre.

[Alors qu’il n’avait pas divorcé de sa première épouse, Fish se maria le 6 février 1930 à Waterloo (état de New York) à Estella Wilcox… et divorça une semaine plus tard. Il épousa deux autres femmes durant cette année, mais divorça tout aussi rapidement.]

En septembre 1930, il avait également envoyé une lettre obscène à une dame qui avait fait publier une annonce d’emploi de femme de ménage. La Cour précisa d’ailleurs que la lettre était « d’une nature si vile, obscène et dégoûtante » qu’elle ne voulait pas la dévoiler en publique.

L'hôpital Bellevue

L’hôpital Bellevue

Jugé en décembre 1930, Fish fut envoyé à l’hôpital psychiatrique de Bellevue pour une observation de 10 jours. En fait, il y resta presque un mois, durant l’hiver 1930/1931. Il était poli et coopératif, les médecins jugèrent qu’il était sain d’esprit et intelligent, bien que frappé par des problèmes sexuels qu’ils attribuaient à une démence causée par son âge… Les psychiatres conclurent qu’il n’existait « aucun indice de notions délirantes ou d’expériences hallucinatoires. (…) Sa mémoire, particulièrement pour un homme de cet âge, est excellente. (…) M. Fish ne montre aucun signe de détérioration mentale ou de démence. (…) Cet homme n’est pas fou ».
Albert Fish se montra poli, respectueux, coopératif et très calme. Considéré inoffensif, il fut libéré et confié à la garde de sa fille Anna.
Les psychiatres de Bellevue n’étaient pas les premiers à s’être fait berner par l’apparence chétive de Fish, sa douceur et son mince sourire.

Quelques temps plus tard, Fish s’installa avec son aîné, Albert Junior, qui était concierge dans un immeuble. Il sembla s’être assagit et aida son fils dans les menus travaux de l’immeuble. Mais, à partir de juin 1934, Albert Jr réalisa que son père n’allait pas mieux. Il savait déjà, depuis des années, que Fish aimait se fouetter et se frapper : il l’avait surpris dans l’acte à plusieurs reprises. Mais il découvrit que son père s’était fabriqué une planche à clous pour se frapper jusqu’au sang, ainsi qu’un « chat à neuf queues » en cuir. Son père avait parfois des envies de viande crue et se réveillait en hurlant à cause de terribles cauchemars.
Albert Junior finit par demander à son père de partir et Fish alla s’installer dans une pension de famille.

En 1934, le dossier de la disparition de Grace Budd était toujours ouvert même si personne n’espérait plus qu’il soit jamais résolu.
Seul le lieutenant William King continuait encore l’enquête. Il avait parcouru tout le pays, d’est en ouest et du nord au sud, suivant la moindre piste, la plus mince rumeur. Il avait poursuivi tous les suspects possibles, sans résultat.
Il avait également demandé à certains journalistes d’écrire des articles sur Grace Budd, avec de soi-disant nouvelles informations, afin que la petite fille ne tombe pas dans l’oubli. A chacun de ces articles, la police recevait des dizaines d’appels et de lettres, jusqu’ici sans succès.
Fin octobre 1934, King demanda à un journaliste du ‘New York Daily Mirror’, un tabloïd à grand tirage, de publier un article contenant une fausse allégation selon laquelle l’enquête avançait. Ce qui fut fait le 2 novembre : « J’ai discuté avec la police concernant le mystère Grace Budd. Elle avait 10 ans lorsqu’elle a été kidnappée il y a 6 ans. Et l’on peut dire que le ‘Département des Personnes Disparues’ va résoudre l’affaire, ou espère le faire, dans quatre semaines ».

Dix jours plus tard, Delia Budd reçu une lettre postée de Manhattan, que son manque d’éducation ne lui permit pas, heureusement, de lire. Son fils Edward la lut à sa place et courut immédiatement la donner au Detective King.

La lettre était tout simplement abominable :

« Chère Madame Budd,

En 1894, un ami à moi navigua comme matelot sur le bateau à vapeur Tacoma, Capitaine John Davis. Ils partirent de San Francisco et se rendirent à Hong Kong, Chine. A leur arrivée, lui et deux autres débarquèrent à terre et se saoulèrent. Lorsqu’ils revinrent, le bateau était parti.

A cette époque, il y avait une famine en Chine. Toutes sortes de viande était vendu de 1$ à 3$ la livre. La souffrance était si grande parmi les très pauvres que tous les enfants en dessous de 12 ans était vendus comme nourriture pour que les autres ne meurent pas de faim. Un garçon ou une fille de moins de 14 ans n’était pas en sécurité dans la rue. Vous pouviez aller dans n’importe quelle boutique et demander un steak ou de la viande bouillie. Des morceaux du corps d’un enfant étaient apportés et vous pouviez choisir la partie qui vous convenait. Les fesses d’un garçon ou d’une fille, qui est la partie la plus tendre du corps, était vendues en escalopes et coutaient le plus cher.

lettre-buddJohn resta si longtemps qu’il acquit un goût pour la chair humaine. A son retour à New York, il enleva deux garçons de 7 et 11 ans. Il les ramena chez lui, les déshabilla et les attacha dans un placard. Il brûla ensuite tous leurs vêtements et, la nuit, il les fessa, les tortura, pour rendre leur chaire bonne et tendre.
Il tua d’abord le garçon de 11 ans, parce qu’il avait le cul le plus gros et bien sûr le plus de viande dessus. Chaque partie de son corps fut cuisinée et mangée, excepté la tête, les os et les entrailles. Il le rôti dans le four (le cul), le bouilli, le grilla, le frit et en fit aussi un ragout. Le plus jeune garçon fut le suivant, de la même manière. A cette époque, je vivais au 409 Est. 100th street. Il m’avait répété tellement souvent à quel point la chair humaine était bonne que je me suis décidé à en goûter.

Le dimanche 3 juin 1928, je vous ai appelé au 406 West 15th Street. Je vous ai apporté un pot de crème, des fraises. Nous avons déjeuné. Grace s’est assise sur mes genoux et m’a embrassé. J’ai décidé de la manger.

Sous le prétexte de l’amener à une fête. Vous avait dit Oui qu’elle pouvait partir. Je l’ai emmenée dans une maison vide à Westchester que j’avais déjà choisie. Lorsque nous sommes arrivé là, je lui ai dis de rester dehors. Elle a ramassé des fleurs sauvages. Je suis allé à l’étage et j’ai enlevé tout mes vêtements. Je savais que si je ne le faisais pas, ils seraient couverts de sang. Lorsque j’ai été prêt, je suis allé à la fenêtre et je l’ai appelée. Puis je me suis caché dans un placard jusqu’à ce qu’elle arrive dans la chambre. Lorsqu’elle m’a vu tout nu elle a commencé à pleurer et a essayé de s’enfuir par les escaliers. Je l’ai attrapée et elle a dit qu’elle allait le dire à sa maman.

D’abord, je l’ai déshabillée. Comme elle m’a donné des coups de pieds, mordu et griffé ! Je l’ai étranglée à mort, puis je l’ai coupée en petits morceaux pour pouvoir ramener la viande chez moi. Je l’ai cuisinée et mangée. Comme son petit cul était doux et tendre rôti dans le four. Cela m’a pris 9 jours pour manger son corps en entier. Je ne l’ai pas baisée alors que j’aurais pu si je l’avais voulu. Elle est morte vierge ».

Personne ne voulait croire que cette lettre atroce soit autre chose qu’un détestable canular. Ce devait être les divagations d’un pervers, d’un fou sadique.
Mais le detective King remarqua que les détails de la rencontre entre Grace et son assassin, qui n’avaient pas été rendus publiques, étaient tous exacts : le pot de crème, les fraises, le prétexte de la fête d’anniversaire…
King compara l’écriture de la lettre à celle de l’original du télégramme envoyé par « Frank Howard » aux Budd six ans auparavant. Elles étaient identiques.

William King utilisa un microscope sur la lettre et découvrit sur l’enveloppe un petit symbole hexagonal presque indiscernable sur l’enveloppe, ainsi que les lettres « N.Y.P.C.B.A. ». Une recherche dans le bottin téléphonique de Manhattan révéla que ces lettres étaient en fait le sigle de la ‘New York Private Chauffeur’s Benevolent Association’ (l’association bénévole des chauffeur privés de New York).
L’association ouvrit évidemment ses dossiers à l’inspecteur King qui passa avec ses hommes des heures et des heures à vérifier l’écriture et l’éventuel passé criminel des 400 employés. Ils ne trouvèrent rien. King décida alors de réunir tous les employés et de les interroger. Il ajouta également qu’il cherchait des informations sur cette affaire et offrait l’immunité à quiconque aurait volé du papier à lettre de l’association pour ses besoins personnels…
Quelques minutes plus tard, un jeune chauffeur nommé Lee Sicowski vint le rejoindre dans l’un des bureaux de l’association. Le jeune homme expliqua au detective King qu’il lui était arrivé « d’emprunter » les lettres et enveloppes de l’association pour les emmener chez lui. Il en avait laissé dans la « pension de famille » où il vivait auparavant, au 200 East 52ème Rue.
La propriétaire de la pension, Mme Frieda Schneider, expliqua que l’ancienne chambre de Sicowski avait été récemment occupée par un homme qui ressemblait à la description de « Frank Howard ». Son nom était Albert Fish. L’inspecteur King vérifia scrupuleusement la signature de Fish dans le registre et fut convaincu que l’écriture était la même que celle des lettres envoyées aux Budd.
L’homme avait quitté la pension deux jours plus tôt.
La propriétaire mentionna que Fish lui avait demandé si elle avait reçu pour lui une lettre qu’il attendait de son fils, qui travaillait pour le ‘Civilian Conservation Corps’ (le Service Civil pour la Nature) de Caroline du Nord. Le fils envoyait régulièrement de l’argent à son vieux père…
Le lieutenant King décida d’attendre patiemment qu’Albert Fish fasse son apparition. Un jour passa, puis un second. King s’inquiétait que Fish ne contacte pas son ancienne propriétaire. Il craignait de l’avoir fait fuir… pour toujours.

Mais le 13 décembre 1934, Frieda Schneider appela le detective King. Albert Fish était à la pension, pour recevoir sa lettre. Le vieil homme buvait tranquillement un thé lorsque King ouvrit la porte. Il se leva et, lorsque le policier lui demanda s’il était bien Albert Fish, il acquiesça. Fish plongea la main dans sa poche et en sortit une lame de rasoir avec laquelle il tenta de menacer le policier. Mais William King lui saisit le poignet et l’immobilisa en le lui tordant.

« Frank Howard » avait enfin été arrêté.

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