roberto succo

Roberto Succo

Nom : Roberto Succo
Surnom : « Le killer aux yeux de glace », « Succo le fou », « Le ravisseur de la pleine lune ».
Né le : 3 avril 1962, à  Mestre, près de Venise – Italie.
Mort le : 23 mai 1988, il s’est suicidé dans sa cellule de la prison de Vicenza – Italie.

Ce beau jeune homme italien, charmeur, à l’accent chantant, faisait craquer les filles. C’était toutefois un tueur brutal qui prenait un grand plaisir à voler des voitures et de l’argent, à violer des jeunes femmes, et à assassiner aussi bien les femmes que les hommes. Il avait été interné dans un hôpital psychiatrique pour avoir poignardé à mort ses parents à 19 ans, mais s’en était échappé. Arrivé en France, il a décidé de mettre le sud-est à feu et à sang. Il a traumatisé la région durant deux ans.

Informations personnelles

Roberto Succo est né en 1962 à Venise.

Le père de Roberto Succo, Nazario, un homme calme et gentil, était policier à Venise. Sa mère, Marisa, de 14 ans plus jeune sue son époux, était tricoteuse à domicile. Ils s’étaient mariés en septembre 1960 et vivaient dans l’un des petits appartements d’un immeuble moderne.
Roberto était un enfant vif et intelligent, mais il n’aimait pas qu’on lui résiste et pouvait piquer de terribles colères.

Roberto Succo enfant
Roberto Succo enfant

Il entra à l’école à 6 ans et eut de bons résultats. Sa mère, toutefois, était sévère et l’éduquait à la dur. Elle adorait son garçon, mais voulait qu’il soit parfait et lui reprochait la moindre incartade, devenant agressive s’il avait le malheur de commettre la plus petite erreur. Il ne l’appelait d’ailleurs pas « mama » mais « Marisa ».
Roberto s’entendait bien mieux avec son père, qui travaillait malheureusement beaucoup et rentrait souvent tard. Il parlait peu avec son fils, mais l’emmenait à la messe tous les dimanches, où Roberto était enfant de chœur.
Ils allaient également chez les parents de Marisa, et Roberto se conduisait fréquemment très mal. Il préférait se promener dans la campagne durant des heures.

Le travail de Marisa lui permit d’engranger quelques économies et la famille déménagea… au 3ᵉ étage, dans un appartement un peu plus grand. Toujours grâce au labeur de Marisa, les Succo partirent à la montagne durant les vacances, avec leurs amis.
Durant les vacances d’été, Roberto Succo se rendait chez ses grands-parents paternels, dans le Frioul, à la frontière yougoslave (à présent la Slovénie). Il s’y sentait enfin libre et pouvait passer toutes ses journées dans la montagne.

À l’adolescence, Roberto Succo devint froid, solitaire et indifférent. Il ne semblait apprécier qu’une chose : foncer sur sa mobylette. Il passait beaucoup de temps dans le grenier de l’immeuble, où il disséquait de petits animaux. Il devint méchant et insolent avec sa mère et ne lui témoignait aucun respect, aucune tendresse.
À 14 ans, Roberto entra au liceo scientifico, où il obtint des notes correctes, sans plus, et ne se fit pas remarquer, excepté par le fait qu’il n’avait pas d’amis. Sa mère le considérait toutefois comme un génie et faisait déjà des projets d’avenir pour lui.
À 16 ans, il commença à se montrer violent envers les garçons et, bien que timide, méprisant avec les filles, qu’il trouvait stupides. Un professeur remarqua qu’il dessinait des croix gammées dans ses cahiers.
Il continuait de disséquer de petits animaux dans le grenier et portait toujours un couteau dans sa poche. Il se comportait parfois de manière étrange, bousculant les gens dans l’autobus par plaisir, les pinçant ou les frappant à coups de pieds.

Succo et ses parents
Succo et ses parents à la montagne

Roberto Succo, qui adorait les voitures, fut très heureux lorsque son 18ᵉ anniversaire arriva : il allait enfin pouvoir passer son permis et emprunter la voiture de son père. Il faisait également de la musculation et son corps se développait rapidement. Il prit des muscles et de l’assurance. Lorsqu’il alla passer ses vacances d’été chez ses grands-parents, sa famille eut du mal à le reconnaître. Il pesait dans les 80 kilos et ses muscles contrastaient étrangement avec son visage d’enfant. Au soulagement de sa famille, qui redoutait son caractère sauvage, il partit comme d’habitude dans les montagnes.

Les heures supplémentaires de Marisa permirent aux Succo de déménager dans un autre appartement, mais toujours aussi petit. Elle le meubla et le décora exactement de la même manière que le précédent, avec des napperons, des bibelots, des biches en bois et des cendriers souvenirs… Roberto obéit à sa mère et suivit ses directives pour l’installation, indifférent à son excitation. Il ne pensait qu’à la voiture de son père, qu’il conduisait depuis qu’il avait obtenu son permis, peu auparavant.
Nazario la lui laissait pour qu’il se rende au lycée. Il la bichonnait et la garait très soigneusement. Entre les cours, il passait de longs moments à l’observer de la fenêtre et, à la récréation, il s’asseyait au volant et restait immobile dans la voiture. Lorsqu’il rentrait du lycée, il pouvait rester des heures sur le balcon, seul, à ruminer.

Roberto Succo adolescent
Roberto Succo à 19 ans

Les voisins le trouvaient taciturne et pensaient même qu’il avait des problèmes mentaux. Lorsque les Succo étaient arrivés dans l’immeuble, les voisins avaient cru que Roberto adorait sa mère, car il la prenait dans ses bras, l’embrassait et se montrait jaloux de ceux qui la regardaient. Mais ils avaient compris que c’était Marisa qui était terriblement jalouse, de tout et de rien, mais particulièrement de la voiture.
Elle interdit finalement à son fils de prendre la voiture pour aller en cours. Roberto roulait le soir et provoquait la colère de sa mère.
Un jour, elle convainquit son époux d’attacher la voiture et la mobylette avec une chaîne. Lorsque Roberto le découvrit, il se mit à hurler : « Ne refaites jamais un truc pareil ou je vous tue ! Je vous tue ! ».

Durant les vacances de Pâques, en 1981, il passa un week-end avec ses camarades de classe. Ils se disputèrent pour un blouson et les garçons en vinrent aux mains, mais Roberto sortit un couteau et les autres eurent bien du mal à le calmer.
À son retour, Roberto « sécha » plusieurs cours et ses parents furent avertis, car ce n’était pas la première fois. Lorsqu’ils lui firent des reproches, il entra dans une colère noire.

Le 9 avril 1981, Succo rentra tranquillement chez ses parents après le lycée. Il s’était comporté normalement, mais avait traîné un moment et, lorsqu’il ouvrit la porte, à 21 h 30, sa mère le réprimanda immédiatement. Il lui répondit méchamment et partit dans sa chambre.
Marisa retourna dans sa cuisine, furieuse, et se retourna éberluée lorsque son fils s’approcha d’elle, un grand couteau de cuisine pointé vers son propre cœur, assurant qu’il allait se tuer. Elle lui attrapa le poignet en criant, terrifiée, et Roberto retourna l’arme contre elle. Il la poignarda à plusieurs reprises, au ventre, à la poitrine, à la tête, malgré ses hurlements, lui coupant les mains qu’elle levait pour se protéger. Il frappa une dernière fois à la tête et elle s’effondra. Elle était encore vivante. Il alla chercher le pic de spéléo qu’il utilisait pour ses randonnées en montagne et la frappa violemment à la nuque.
Mais elle était toujours en vie. Roberto la porta jusqu’à la salle de bain, la coucha sur le ventre dans la baignoire et fit couler l’eau.
Ensuite, il nettoya la cuisine avec des torchons et un pyjama de son père, et jeta le tout dans la baignoire. Il baissa les volets et ferma la porte de la salle de bain, puis alluma la télévision.
Son père rentra vers minuit. Roberto se sentait incapable de lui avouer la vérité. Il resta assis devant la télévision lorsque son père le salua et lui demanda où était sa mère.
Roberto se jeta sur lui et le poignarda en plein cœur, au ventre et à la tête. Il l’acheva avec une hachette. Il lui prit le pistolet de service de son père et enveloppa sa tête dans un sac plastique pour éviter que le sang ne coule trop. Il le traîna jusqu’à la baignoire et le coucha par-dessus sa mère.
Sentant l’odeur âcre du sang, il vomit. Puis, il aspergea les corps de ses parents de lessive pour couvrir l’odeur.

Il fouilla l’appartement et remplit la voiture, dans l’intention de partir très loin. Il empila dans la voiture un incroyable bric-à-brac : des couteaux, un fusil à harpon, la hachette et le pic de spéléo, un lance-pierre, des gobelets, un pot de miel, du sucre, des bottes en caoutchouc, des vêtements, des canettes de bière, deux nappes, des serviettes de table, du chloroforme, un aimant, un cadenas, une calculatrice, des maillots de bain, des anoraks, des chandails, des livres, des paires de lunettes, des montres, des tennis, des palmes, des médicaments, des gants, les boîtes à maquillage de sa mère…

La ville de Ghedi
La ville de Ghedi

Il se changea puis partit à 7 heures du matin. Sans réfléchir, il fonça sur la route et, vers 11 h, arriva chez son oncle maternel, à Ghedi, à 180 km à l’est de Venise. Il expliqua avoir visité une exposition à Milan et assura que ses parents allaient bien. Ils déjeunèrent ensemble puis allèrent se promener. Au retour, Roberto prit une douche puis s’en alla.
Au commissariat de Venise, on s’étonna de l’absence de Nazario. Personne ne répondait chez lui et les volets restaient baissés. Les Succo avaient l’habitude de prévenir s’ils partaient en vacances et ils n’avaient rien prévu.
Le samedi matin, les collègues de Nazario vinrent frapper à la porte et la voisine leur indiqua ne pas les avoir vus depuis la veille. Ils appelèrent les pompiers, qui forcèrent le rideau métallique du balcon. Ils trouvèrent les corps des parents Succo dans la baignoire.
La radio et la télévision firent leurs gros titres sur le double meurtre. La famille de Roberto fut rapidement au courant.

Roberto Succo redescendit vers Padoue puis rentra à Venise. Dans la nuit, sa voisine réalisa qu’il était revenu et se trouvait sur le palier de son appartement. Le temps qu’elle appelle la police, il avait disparu. Succo repartit vers le Frioul et la famille de son père. En chemin, il changea les plaques de la voiture.

Il s’arrêta dans une pizzeria peu avant la frontière yougoslave. Sur le parking, des policiers remarquèrent l’Alfa Romeo bleue et les plaques volées. Roberto sortait à ce moment des toilettes.

Roberto Succo arrêté par les carabiniers
Roberto Succo arrêté par les carabiniers

Quatre carabiniers se jetèrent sur lui alors qu’il fouillait dans son sac. Ils lui tordirent le bras avant qu’il n’ait le temps de saisir le pistolet de son père. Il était fou de rage et ils eurent toutes les peines du monde à le maîtriser. Il jura ne pas avoir tué ses parents et affirma être un agent secret.
Lorsque les carabiniers le ramenèrent à Venise, il jeta ses jambes vers l’avant et percuta le volant, manquant de provoquer un accident, mais le chauffeur parvint à arrêter le véhicule. Roberto Succo expliqua qu’il voulait envoyer la voiture « dans le décor » pour mourir…

Interrogé par des inspecteurs, Succo expliqua qu’il lui arrivait de se disputer avec ses parents au sujet de la voiture. Il voulait simplement s’émanciper et « partir de la maison ».
Le jeune homme fut inculpé du double homicide, de vol, de détention et port d’armes illégaux, de vol de plaques d’immatriculation et d’outrage à agents. Il affirma avoir tué sa mère « par accident » mais expliqua froidement, sans la moindre émotion, les événements de la nuit des meurtres.

En mai, le juge décida de le faire examiner pour décider de son état mental au moment des faits. Roberto Succo ne se souvenait plus de l’âge ni de la date de naissance de ses parents, ni du métier de son père. Il se montra confus, indifférent et nerveux.
Selon lui, il était enfin libre, car il n’avait plus de parents et donc plus de problème. Il avoua avoir adoré, mais aussi avoir redouté sa mère : « Ç’a été comme une scission à l’intérieur de moi ». Il appuya sur le fait que sa mère l’empêchait de vivre librement, qu’elle le persécutait et le faisait souffrir. Il compara sa mère à un dragon et son père à la 2ᵉ tête du dragon. Elle était « un obstacle pour moi, une entrave ». Il expliqua également que tuer ses parents avait été « un bon choix » car il ne voulait pas « les faire souffrir » en quittant la maison, mais d’un autre côté, il n’aurait pas supporté de rester. « L’unique moyen possible était de les tuer ».
Ses troubles s’étaient manifestés de manière flagrante 6 mois avant le double meurtre, notamment dans sa manière de déprécier les femmes, qu’il ne considérait plus que comme des objets de plaisir, comme une race inférieure. Roberto ne supportait pas d’avoir tort et cherchait à imposer ses opinions aux autres, de façon agressive.
Les psychiatres conclurent que Roberto Succo était intelligent et avait une bonne mémoire, mais qu’il avait tendance à divaguer sur des thèmes pseudo-scientifiques, pseudo-culturels ou de persécution. Il était totalement indifférent aux événements et aux gens, et semblait détaché de la réalité, incapable de se rendre compte de l’horreur de son geste.
Il n’éprouvait pas le moindre remords.

La conclusion des psychiatres était que le jeune homme souffrait de troubles mentaux, plus spécifiquement de schizophrénie.
Au moment des faits, il était incapable de comprendre ce qu’il avait fait et était donc irresponsable. Il était probable qu’il récidive.

La schizophrénie est un trouble mental sévère et chronique appartenant à la classe des troubles psychotiques. Ce trouble apparaît généralement au début de l’âge adulte et affecte environ 0,5 % de la population. Comme les autres psychoses, la schizophrénie se manifeste par une perte de contact avec la réalité et une anosognosie, c’est-à-dire que la personne qui en souffre n’a pas conscience de sa maladie (à tout le moins pendant les périodes aiguës). Cette particularité rend difficile l’acceptation du diagnostic par la personne schizophrène et son respect du traitement. (La schizophrénie, Wikipedia)

Alors qu’il attendait son procès en prison, l’avocat de Roberto Succo l’encouragea à passer sa « maturita » (l’équivalent du bac), pour fixer ses pensées sur quelque chose de positif. Le directeur de son lycée lui fit parvenir des livres pour réviser. Succo passa ses journées à dessiner sur son cahier.
Fin juillet, il obtint juste assez de points pour réussir sa « maturita« .

En octobre, le juge, suivant l’avis des psychiatres, déclara que Roberto Succo était mentalement aliéné et ne pouvait donc être jugé. Selon la loi italienne, il le condamna à l’internement en hôpital psychiatrique pour une période minimum de 10 ans.

Succo fut envoyé à « l’hôpital psychiatrique judiciaire pour fous criminels de Reggio Nell’Emilia », au nord de Bologne. Aménagé dans un couvent du 15ᵉ siècle, cet établissement vétuste comptait 200 internés, des hommes d’environ 35-40 ans pour la plupart. Les rats et les cafards grouillaient, il y faisait atrocement chaud en été et affreusement froid en hiver. Les médecins et les infirmiers s’y faisaient rares. Les internés vivaient à quatre dans 25 m².

L'hôpital psychiatrique Reggio nell'Emilia
L’hôpital psychiatrique Reggio nell’Emilia

Roberto Succo, claustrophobe et introverti, détesta immédiatement cet endroit. Entre les repas, il devait rester dans une cour, entouré de gardiens. Les internés n’avaient le droit de recevoir des visites qu’une fois par semaine et de ne passer qu’un seul coup de fil tous les 15 jours. Ceux qui en étaient capables pouvaient par contre écrire autant qu’ils le voulaient. Succo entretenu une correspondance avec sa grand-tante Gina, une religieuse. Après 3 mois d’enfermement, il déclara avoir « trouvé la foi ».

photo permit roberto succo

À son arrivée, on l’abrutit de tranquillisants et de somnifères, mais on finit par supprimer son traitement. Les psychiatres ne le suivaient que par intermittence.
Roberto Succo devint une ombre, indifférent à tout, ne s’intéressant plus à rien, silencieux et triste.
Don Amos, aumônier de l’asile, voulut aider le jeune parricide. Il le promena en voiture et discuta avec lui. Il l’emmenait déjeuner dans des familles pour le réhabituer à la vie « normale », mais Succo se montrait toujours aussi distant.
Fin 1982, on confia à Roberto Succo les comptes courants des pensionnaires qui désiraient cantiner au magasin d’alimentation. Il se montra très consciencieux et mit un peu d’argent de côté pour pouvoir à son tour acheter des friandises et des vêtements.
Durant les mois qui suivirent, il ne se fit pas remarquer, se conduisant de manière calme et mesurée.

En 1985, Don Amos l’aida à solliciter un régime de semi-liberté en l’inscrivant à l’université de sciences économiques de Modène. En janvier, une commission refusa, malgré ses apparents progrès, de le lui accorder. En juillet, les psychiatres changèrent d’avis, mais c’est la justice qui s’y opposa. Fin novembre, la semi-liberté lui fut finalement accordée, pour bonne conduite.
Succo s’inscrivit en 1ʳᵉ année de laurea (une maîtrise) en géologie, à l’université de Parme. Il devrait suivre les cours toute la semaine et aurait accès à la bibliothèque et au restaurant universitaire comme les autres étudiants.
Un responsable social aurait dû l’accompagner, mais personne n’ayant le temps de le conduire et de le raccompagner, on décida de lui faire confiance.
Succo prenait le tramway et le train tous les jours, heureux d’avoir enfin retrouvé sa liberté, et ne dit évidemment rien de sa situation à ses camarades d’université. Des rumeurs coururent malgré tout (il avait fait les unes des journaux 5 ans auparavant) et certains lui posèrent des questions embarrassantes.
Il avoua « Tout ça m’énerve et me fait regretter mon inscription (…) Ils ne savent pas que si je voulais, je pourrais soulever 5 d’entre eux d’une seule main et les écraser. Mais je me retiens parce que je veux devenir libre, pouvoir un jour respirer à l’air libre, alors qu’ici je me sens comme un animal en cage. (…) Je ne supporte plus qu’on me rappelle toujours le délit (sic) que j’ai commis. Je n’étais pas là. C’était comme un film ».

En mai 1986, on recommença à lui donner un neuroleptique qui le rendait somnolent et il s’en plaignit au psychiatre de permanence.

roberto succo évadé de l'asile

Le 15 mai, il demanda à l’économat la somme maximale autorisée, 100.000 lires. Il parvint, on ne sait comment, à se faire établir une carte d’identité à la mairie de Reggio.
Le 17, on le déclara « évadé ».
Au bout de 3 jours, la police et le personnel de Reggio abandonnèrent leurs recherches. D’autres malades évadés avaient été repris et on pensa que Roberto Succo serait arrêté tôt ou tard.

En fait, il avait pris le train pour Gênes, puis Vintimille et Menton, en France.

Crimes et châtiment

Une semaine ou deux après son évasion, Succo conduisait déjà une voiture volée et s’était familiarisé avec la Drôme. Il vivota jusqu’au mois de décembre 1986, puis s’installa à Toulon, rue Nicolas Laugier.
Durant un an, il mena une vie assez tranquille, vivant d’expédients, volant parfois, magouillant un peu…

Le vendredi 3 avril 1987 vers 6 h du matin, à Tresserve, près du lac du Bourget (Savoie), André Castillo, 38 ans, policier à Chambéry, marié et père de deux filles, fut assassiné à 50 m de chez lui. Son voisin le trouva allongé derrière sa voiture, sur la place de la mairie, tué d’une balle de 22 long rifle à la gorge. Le moteur de la voiture tournait encore et les phares étaient allumés. La voiture avait été fouillée et l’assassin d’André Castillo lui avait volé son arme de service, un revolver Manurhin.
L’enquête de la gendarmerie ne mena malheureusement à rien. On suspecta des braconniers, des chasseurs, des contrevenants, des voisins… En vain.

article journal assassinat castillo

Le lendemain eut lieu une série de cambriolages à 50 km plus au sud, en Haute-Savoie, à Veyrier-du-Lac, à 6 km d’Annecy. La première villa fut cambriolée vers 20 h 30, la cinquième et dernière vers 23 h.
La même nuit, vers 4 h 15, sur la rocade d’Aix-en-Provence, une Renault 20 provoqua un carambolage. Son chauffeur sortit du véhicule et enjamba la glissière de sécurité, un sac à la main. Un jeune menuisier voulut lui pour lui porter secours, car l’homme boitait. Mais l’inconnu sortit une arme et le menaça. Il le fit sortir de sa R5 puis prit le volant et partit en direction de Nice.
Interrogé par la police, le jeune menuisier décrivit son agresseur comme un jeune homme de 20-25 ans avec un accent espagnol.
Les policiers découvrirent que la Renault 20 du chauffard était immatriculée en Savoie, mais que les plaques étaient celles d’une fourgonnette détruite près d’Annecy. La R20 avait été volée à Manosque le 19 septembre 1986. Le voleur avait laissé, à la place, une R18, volée quant à elle 15 jours plus tôt à Aix-les-Bains.
Dans le coffre de la R20, les policiers trouvèrent des fusils et des munitions, des objets dérobés dans les villas de Veyrier-du-Lac, un équipement de cambrioleur et d’autres objets hétéroclites : montre, télécommande, journal, pendentif, porte-monnaie, adhésif…

Plus tard, Karim, un petit voyou de Grenoble, admit avoir volé dans une R20 garée près de chez lui des chèques et des papiers, qui appartenaient au propriétaire de la R18 volée à Aix-les-Bains.
La carte d’identité du propriétaire de la R18 avait été falsifiée : sa photo avait été remplacée par celle d’un jeune homme inconnu aux yeux clairs.
Son visage ne figurait dans aucun fichier des vols à main armée.

Le 27 avril 1987, France Vu-Dinh, une ancienne professeure d’anglais de 30 ans, devait suivre une leçon de piano à 11 h puis rejoindre son compagnon, Bernard, afin de déjeuner dans un restaurant d’Annecy vers midi. Bernard l’attendit, mais France ne vint pas. Elle n’était pas non plus chez eux. À l’intérieur, rien d’anormal, mais France n’était pas venue à son cours de piano. Sa voiture, une Austin Métro grise, avait disparu.
Bernard commença à s’inquiéter et alerta la gendarmerie. Il allait par la suite se souvenir qu’un jeune homme vêtu d’un treillis s’était présenté à la porte de leur chalet quelques jours plus tôt pour leur demander un verre d’eau.

Vers 22 h, Jean-Marie Ribère, chauffeur de taxi à Gap (dans les Hautes-Alpes) rentrait chez lui. Il était tard et, sentant la somnolence l’envahir, il décida de s’arrêter sur une aire de repos de la nationale 75. Dix minutes plus tard, il se réveilla lorsqu’une voiture approcha de la sienne. Le jeune homme qui en descendit lui demanda de l’huile avec un accent italien. Il sortit ensuite un revolver et ordonna à Jean-Marie Ribère d’ouvrir son coffre. Abasourdi, le chauffeur obéit et son agresseur lui intima de monter dans le coffre. Il entrevit une femme aux longs cheveux bruns dans la voiture du jeune homme. Elle semblait terrifiée. Il resta 10 minutes enfermé dans le coffre, jusqu’à ce que le jeune homme l’ouvre en jurant et lui demande ses clés. Il le fit sortir en le tirant par le col et lui enjoignit de lui montrer comment faire fonctionner sa Mercedes. Ribère se mit doucement au volant et lui expliqua, le revolver dans le cou.
À ce moment-là, deux voitures passèrent sur la route et la femme qui était dans la voiture de l’agresseur fit des appels de phares. Le jeune homme s’écarta et lui cria d’arrêter. Jean-Marie Ribère en profita pour démarrer en trombe et accélérer. Le jeune homme tira vers lui, mais le chauffeur de taxi se baissa sur le côté et fonça jusqu’à la gendarmerie de Lus-la-Croix.
Les gendarmes pensèrent que la femme que Jean-Marie Ribère avait aperçue dans la voiture de son agresseur pouvait être France Vu-Dinh. Selon le chauffeur de taxi, la voiture de son agresseur était immatriculée dans le 74 et pouvait bien être une Austin Metro. On dressa immédiatement des barrages dans l’Isère, la Drôme et les Hautes-Alpes.

Le même jour, vers 21 h, le Docteur Michel Astoul, 26 ans, s’était rendu à l’hôpital de Sisteron pour y chercher un document important. Il était reparti à 23 h 35, mais n’arriva jamais chez lui. Sa compagne appela l’hôpital, puis alerta les gendarmes. Le jeune médecin avait disparu.

itinéraire de roberto succo

L’Austin Métro de France Vu-Dinh fut retrouvée vers 00 h 45, à mi-chemin entre Sisteron et Château-Arnoux, à l’entrée d’un chemin qui débouchait sur la nationale 85. Le moteur était encore tiède et il manquait la clé de contact. On ne trouva aucune empreinte.

Le mardi 28 avril, la Brigade de Recherche d’Annecy commença son enquête dans le cadre de la disparition de France Vu-Dinh. La brigade de Digne fit de même pour Michel Astoul.
Les deux disparitions semblaient liées. Le Dr Astoul était sûrement passé par la nationale 85 pour rentrer chez lui.

Le kidnappeur de France Vu-Dinh avait dû l’enlever vers 10h30 et avait conduit jusqu’à Lus-le-Croix-Haute, où il était arrivé vers 22h30, douze heures plus tard. Sur l’air de repos de Malemort, il avait essayé de voler la Mercedes de Jean-Marie Ribère mais avait échoué. Il avait ensuite continué vers le sud. Le Dr Astoul avait quitté l’hôpital vers 23h35 et la voiture de France Vu-Dinh avait été retrouvée 6 km plus loin. Le malfaiteur avait sans doute changé de voiture et s’était emparé de l’Opel du médecin.
Mais qu’avait-il fait de France Vu-Dinh ? Et de Michel Astoul ?

Le vendredi 1er mai, on retrouva la voiture de Michel Astoul sur le parking d’un restaurant, à Sévrier, à 5 km au sud d’Annecy.
Pourquoi son agresseur était-il revenu jusqu’à Sévrier ?
Dans la voiture du jeune médecin, les enquêteurs trouvèrent une petite sacoche qui contenait des médicaments. Michel Astoul prenait justement des antalgiques et des antidépresseurs : ils avaient disparu, tout comme son permis de conduire et sa carte de crédit.
Il n’y avait aucune empreinte utile. Son kidnappeur portait sans doute des gants.

On apprit qu’un pompiste avait vu la voiture du Dr Astoul à Saint-Jeoire-Prieuré, au sud de Chambéry, dans la nuit du 27 au 28 avril, entre 3h et 5h du matin. Le conducteur était descendu seul, mais le pompiste jurait qu’il avait vu une autre personne dans la voiture.
Le malfaiteur avait donc bien rebroussé chemin. Mais il avait mis un temps considérable pour aller de l’air de repos de la nationale 75 jusqu’à Saint-Jeoire-Prieuré. Pourquoi ?

Le vendredi 22 mai 1987, à Crolles, à 17 km de Grenoble, vers 1h30 du matin, Cécile, une étudiante de 22 ans, quitta son ami Charles et ses deux enfants : elle devait repartir chez sa sœur. Elle descendit sans bruit, mais un homme surgit brusquement et lui ordonna de se taire. Il lui colla son arme dans le cou et la poussa dehors. Il monta dans sa voiture et lui indiqua de prendre la route pour Chambéry. Il était très excité et très tendu.
Il fouilla son sac et ses papiers, mais Cécile garda son calme. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, il la fit s’arrêter dans une clairière et lui demanda de se déshabiller. Sans perdre son sang-froid, Cécile lui parla doucement et longuement, et parvint à lui faire oublier ses intentions. Elle lui parla de ses études de médecine et il s’écria « Ah oui ! Hypophyse, hypothalamus ! ». Selon lui, dans un hôpital, on lui avait donné de la strychnine pour le faire parler… Il expliqua qu’il l’avait observée, elle et son ami, toute la soirée, et qu’il leur avait volé 1 200 francs. Il parla un peu en anglais et dit s’appeler ‘Pol’.
Finalement, calmé, radouci, il la laissa se rhabiller et lui demanda de le ramener à Crolles. Il descendit tranquillement, mais ajouta avant de partir « Si tu parles, je te tue ».

Le vendredi 5 juin 1987, le même jeune homme pénétra dans un petit pavillon, toujours à Crolles. Danielle et Georges étaient endormis, mais Danielle fut réveillée par le faisceau d’une lampe torche. Elle pensa que l’ami de sa fille avait oublié quelque chose et lui ouvrit la porte-fenêtre. Mais le jeune homme, le bas du visage dissimulé par un chemisier qu’elle avait mis à sécher, la menaça de son arme. Danielle referma prestement la porte-fenêtre. L’inconnu tenta malgré tout d’entrer. Georges crut que le jeune homme n’avait qu’un pistolet d’alarme et se jeta sur lui. L’inconnu lui tira dans la cuisse gauche et dans le thorax, puis s’enfuit. Heureusement, Georges survécut à ses blessures.
L’agression était toutefois étrange et les gendarmes pensèrent d’abord que le couple s’était disputé, qu’il s’agissait d’un drame passionnel. Ils examinèrent la vie privée du couple. Ils découvrirent que Georges avait eu une liaison… et le couple finit par se séparer.

Charles, le compagnon de Cécile, agressée le 22 mai, porta plainte à la gendarmerie et Cécile fut aussitôt convoquée. Comme Danielle et Georges, elle décrivit un jeune homme à l’accent étranger indéfinissable et aux yeux très clairs.
Il ressemblait à la description de l’agresseur du chauffeur de taxi, Jean-Marie Ribère.

Le Mont Revard depuis Aix les Bains Succo
Le Mont Revard depuis Aix les Bains

Le samedi 27 juin, vers 21h, dans un petit village situé à 5 km d’Aix-les-Bains, Bénédicte Veillet, 18 ans, marchait avec son frère Damien, 15 ans, qui roulait à mobylette. Pendant ce temps, un inconnu pénétra chez leur mère, Nicole, et la menaça de son arme. Damien arriva peu après et le jeune inconnu le força à monter dans l’Austin Mini de sa mère, qui se mit au volant. Bénédicte les aperçut et courut chez les voisins pour prévenir les gendarmes. L’agresseur colla son revolver sur la tête de Nicole. Ils parvinrent 17 km plus loin, sur le Mont Revard, et roulèrent sur un petit chemin. Il les fit alors descendre et leur ordonna de se déshabiller en les menaçant de les tuer. Il ramassa les vêtements de Nicole, mais exigea que Damien porte les siens jusqu’à la voiture. Il se mit ensuite au volant et disparut, laissant ses deux victimes nues comme des vers.
Nicole et Damien parvinrent heureusement à arrêter une voiture sur la départementale proche. Les gendarmes, prévenus par Bénédicte, croisèrent l’inconnu dans l’Austin qui descendait vers Aix. Ils la prirent en chasse et tirèrent dans les pneus. Mais l’Austin continua tout droit au lieu de tourner et, le temps que les gendarmes s’arrêtent et fassent demi-tour, ils trouvèrent l’Austin vide. On n’y releva aucune empreinte.

Les gendarmes d’Aix-les-Bains décidèrent de procéder à une battue et, s’ils ne retrouvèrent par l’agresseur, ils remarquèrent une R21 bleue abandonnée dans un chemin de terre, à 4 km au nord de Champ-Parroud. Le certificat d’assurance était celui d’une Fiat Panda. La R21 avait été volée début juin près de chez France Vu-Dinh. Les plaques avaient été volées à Saint-Auban, près de chez Michel Astoul.
Là non plus, aucune empreinte, mais la voiture était remplie d’objets divers, vêtements, cassette audio, outils, transistor, monnaie étrangère, lunettes de soleil, parapluie, prospectus… Les gendarmes découvrirent une carabine à lunette 22 long rifle et des munitions dans le coffre. Ils trouvèrent également une carte d’identité et une carte grise appartenant à un homme d’Annecy-le-Vieux, volés la veille de l’agression de Nicole et Damien.

Le 3 juillet 1987, les enquêteurs de Digne, Annecy, Chambéry et Grenoble se réunirent pour comparer les similitudes entre les affaires. Ils pensaient avoir affaire à un fou. On songea que l’agresseur avait également pu agir à Crolles, où il aurait enlevé puis relâché Cécile, puis aurait agressé Danielle et Georges : tout le monde le décrivait comme un jeune homme d’allure sportive, aux yeux clairs, à l’accent étranger, vêtu d’un treillis, âpre, énervé et injurieux, menaçant constamment de tuer.

carte des crimes de Roberto Succo

Les enquêteurs établirent qu’il avait volé des voitures, agressé et enlevé plusieurs personnes entre le 5 septembre 1986 et le 27 juin 1987, dans plusieurs départements limitrophes, faisant des aller-retour entre la Savoie (73), les Alpes-de-Haute-Provence (04), la Haute-Savoie (74), les Bouches-du-Rhône (13), la Drôme (26) et l’Isère (38).
Il revenait parfois dans les villes où il avait déjà commis des crimes. Il avait toujours agi durant les week-ends, comme s’il parvenait à « se contenir » durant la semaine.

Selon Cécile, qui avait longuement parlé avec lui, c’était un déséquilibré qui avait quelques notions de médecine. Il avait pu être interné en hôpital psychiatrique.
On l’avait vu vêtu d’un treillis et il aimait les armes : peut-être était-ce un ancien militaire, peut-être un chasseur alpin de Gap ou un marin de Toulon…
On explora ces différentes pistes durant des semaines, sans résultat. On se pencha sur les hôpitaux psychiatriques Suisses, en vain.
Les enquêteurs, déjà débordés, décidèrent qu’ils chercheraient en Italie à partir de la fin octobre.

Le dimanche 18 octobre 1987, un employé des thermes d’Aix qui avait conservé une petite exploitation viticole allait chercher de nuit des tonneaux dans sa vieille remise. Il ne s’y était pas rendu depuis un bon moment et fut surpris, lorsqu’il ouvrit la porte, de sentir une abominable odeur. Entre les fûts et le mur, dans un minuscule espace, il découvrit un cadavre. Il appela immédiatement la gendarmerie.
Le corps était en état de décomposition avancée et le crâne était enfoncé. La victime avait tenté de s’abriter dans un tout petit espace et était restée figée dans une position de défense, le bras levé. Le corps, celui d’un homme brun, était vêtu d’un pantalon de jogging de grande taille et on trouva un anti-douleur dans ses poches : les gendarmes pensèrent immédiatement au Dr Michel Astoul. Mais, par manque de preuves plus probantes, le parquet ne se prononça pas. Un légiste découvrit une balle dans la mâchoire de la victime, du 38 spécial ou du 357 magnum, comme pour le policier André Castillo.
Le groupe sanguin du corps était bien celui du Dr Astoul. Son frère reconnut ses chaussures. Le 12 décembre 1987, le corps fut formellement identifié.

Le samedi 24 octobre 1987, Claudine Duchosal, 40 ans, fut assassinée chez elle, à Menthon-Saint-Bernard, près de Sévrier. Son mari la découvrit dans les toilettes, nue, en chaussettes, abattue d’une balle dans la tête. Elle avait été violemment frappée au visage.
Son assassin lui avait volé sa montre, ses bagues et les clés de sa Fiat Panda noire, toujours garée dehors.
Un gendarme retrouva la balle dans le siphon des toilettes, du 357 magnum. Le légiste estima que la mort remontait à 16h30 et conclut que Claudine Duchosal avait été violée par son meurtrier.

On apprit que des cambriolages avaient eu lieu dans les environs les jours précédents, au cours desquels le voleur avait, par exemple, volé un objet aussi saugrenu qu’un Rubik-cube.

Carqueiranne
Carqueiranne

Le 1er décembre 1987, une jeune femme de 23 ans, Brigitte, fut agressée chez elle, à Carqueiranne, dans le Var, à l’est de Toulon, vers 3h20 du matin. Un homme au visage masqué d’un bas noir la menaça de son revolver. Il se jeta sur elle pour l’étrangler et elle se débattit. Il sortit un canif et lui coupa légèrement le cou. Le sang sembla soudain l’embêter et Brigitte eut la présence d’esprit de lui parler. Il se calma et discuta un peu avec elle, sans l’insulter ni la menacer. Il lui attacha les mains dans le dos avec un fil de nylon blanc, sur le ventre, et la viola avec ses doigts.
Ensuite, il la poussa dans le jardin, mais le verrou de la porte lui resta entre les mains. Le laissant à sa surprise, Brigitte courut s’enfermer chez elle pour prévenir ses parents.

Elle le décrivit aux gendarmes comme un jeune homme aux yeux clairs et à l’accent méditerranéen. Le revolver devait être un 22 long rifle ou un 357 magnum.
Au début de l’année, le père de Brigitte avait déclaré le vol d’un dictaphone dans sa voiture. On allait le retrouver des mois plus tard…

Le 11 décembre 1987, à 18h30, un employé d’une grande surface roulait sur une petite route du Lubéron, non loin de Manosque, lorsqu’il aperçut un gros tas de cailloux au bout milieu de la route. Il freina de toutes ses forces et un homme en treillis surgit du bas-côté pour lui tirer dessus avec un fusil. Le conducteur fit marche arrière et redescendit la route aussi vite que possible, la peur au ventre. Le pare-brise, une vitre et la carrosserie furent touchés de 6 balles. Il se précipita à la gendarmerie.
Les enquêteurs découvrirent sur la route 6 douilles de 30-30, un calibre de chasse, puis, plus loin dans les bois, une R18 abandonnée. Elle avait été volée 4 jours plus tôt près d’Aix-en-Provence par un homme qui avait tiré sur son propriétaire avec un pistolet à grenaille.

Le soir du 3 janvier 1988, à Giens, un homme masqué et ganté agressa une femme dans sa salle de bains, la menaçant de son arme. Il ligota son mari sur le sol et attacha la femme dans son lit, puis la viola. Il alla ensuite prendre une douche et se servit dans le frigidaire, puis repartit par la fenêtre.

Le 26 janvier 1988, deux jeunes sœurs de 17 et 19 ans, Carole et Béatrice, originaires du Creuzot, rencontrèrent à Toulon un jeune homme aux yeux clairs. Il se présenta sous le nom d’André. Ils sortirent en boîte et André séduisit la jeune Carole. À la fin de la soirée, il l’invita dans son appartement du 42 rue Nicolas Augier. Il y avait un désordre indescriptible. Toutes sortes de vêtements étaient suspendus à des cordes tendues à travers la pièce principale. Des monceaux de linges chiffonnés couvraient le plancher, des sacs plastiques, des blousons, des vestes et des dizaines de paires de tennis. Des cartes de France étaient punaisées sur le mur de la salle d’eau. Des accessoires de beauté pour femme jonchaient la tablette du lavabo.
Mais André était beau garçon, souriant et bronzé, et Carole ne lui posa pas trop de questions.

le bar l'enfer

Le lendemain, ils sortirent de nouveau ensemble. Les 2 sœurs avaient répondu à une offre d’emploi à Toulon et avaient découvert qu’elles devraient être « hôtesses » dans un bar, « l’Enfer », situé dans le quartier chaud de la ville… Carole, Béatrice, André et Valérie (une fille qui travaillait également à « l’Enfer ») sortirent dans une boîte du même quartier, « l’Or Bleu ».
Vers 4 h du matin, Carole aperçut José Alberti, le patron de « l’Enfer » et engagea la conversation avec lui. Valérie se joignit à eux ainsi qu’un ami de José, Jacky. Ils invitèrent les deux jeunes femmes à boire un verre, mais André intervint en expliquant qu’il était tard et qu’il voulait partir.
Alberti et Jacky, passablement éméchés, ordonnèrent à André de « se tirer » et Jacky lui écrasa sa cigarette allumée sur le menton. André, fou de rage, se mit à hurler « Je vous tue tous ! » et à bousculer les deux hommes. Lorsque le patron et le portier de la boîte intervinrent, il en profita pour tirer les 2 jeunes femmes vers la sortie.

Ils se dirigèrent vers la voiture d’André, mais José, Jacky et leurs amis les suivirent, décidés à ne pas en rester là. L’un des amis donna de grands coups de pieds dans la voiture d’André. Ce dernier envoya José Alberti au tapis, plusieurs mètres plus loin, d’un énorme coup de poing au visage. Alberti s’écroula, le nez en sang.
Jacky s’approcha avec un couteau. André se pencha alors à l’intérieur de sa voiture et plongea la main sous le siège conducteur. Il en sortit un pistolet et, avant que qui que ce soit n’ait le temps de réagir, il tira sur Jacky à deux reprises. Jacky s’effondra.

Sans demander son reste, André monta dans sa voiture et démarra en trombe, manquant d’écraser Jacky. Ce dernier avait reçu une balle dans le ventre, l’autre lui avait effleuré le bras gauche. Il allait survivre, mais resterait paraplégique.

José Alberti était connu des services de police pour son casier judiciaire chargé, mais surtout pour ses combines minables. Jacques Volpé, alias Jacky, avait fait de la prison plus d’une fois. En fait, il avait passé 1/3 de ses 36 ans en prison pour braquage et proxénétisme. « L’Or Bleu » appartenait en sous-main à deux frères braqueurs et racketteurs, mêlés au milieu du jeu et au trafic de cocaïne. Le propriétaire officiel était le gendre d’un truand fiché au grand banditisme depuis longtemps.
Les policiers pensèrent donc à un règlement de compte entre voyous. Le manque de fiabilité des témoins fit douter les enquêteurs, qui ne crurent pas à la thèse de l’agresseur extérieur. Un rapport les égara un peu plus : vers 6 heures du matin, des gardiens de la paix avaient aperçu 3 personnes à bord d’une Mercedes emboutie, en conversation avec le conducteur d’une voiture grise. Alberti possédait justement une Mercedes.
Mais cette piste ne les mena nulle part.
Ils découvrirent deux douilles de 22 long rifle sur l’esplanade, en face de « l’Or Bleu » et des taches de sang, mais aucun autre indice intéressant.

José ne se rappelait plus du visage du jeune inconnu, mais leur parla de Valérie, l’employée de « l’Enfer ». Les policiers la retrouvèrent facilement et elle leur parla des deux sœurs et de leur ami « André ». Elle admit que c’était lui qui avait tiré sur Jacky. Elle accepta de conduire les enquêteurs chez Carole et Béatrice.

En fait, dans la nuit du 27 janvier, Valérie, Béatrice et Carole avaient fait du stop pour rentrer à l’hôtel. Mais la première voiture qui s’était arrêtée avait été celle d’André. Terrifiées, n’osant lui résister, elles étaient montées. Carole lui avait demandé de s’expliquer, mais il lui avait donné des réponses incohérentes, parlant d’une dispute à la piscine et de plaques d’immatriculation qu’il avait changées. Il avait sorti un fusil à crosse et canon sciés de sous son siège et dit : « Les flics, je les tuerai. Je roule plus vite qu’eux ».
Il avait déposé Valérie chez elle et ils s’étaient mis d’accord sur un mensonge : elles n’avaient pas revu André. Ce dernier avait alors proposé à Béatrice de partir avec Carole et lui, mais elle avait refusé, malgré les 1 000 francs qu’il lui offrait. Il l’avait déposé à son hôtel et était reparti avec Carole sans lui demander son avis.
Ils avaient dormi dans son appartement et André s’était conduit comme si de rien n’était.

Le lendemain matin, il avait expliqué à Carole qu’il voulait qu’elle parte avec lui, qu’il était jaloux, que les flics n’allaient plus tarder… Peu après 11h, ils étaient allés chercher Béatrice à son hôtel (« l’Hôtel Prémar »), pour la conduire à la gare si elle ne voulait pas partir avec eux. Terrorisée, Béatrice avait accepté de rentrer au Creuzot en train.

hôtel Premar roberto succo
L’hôtel Premar

Pendant qu’elle préparait ses valises, André et Carole partirent récupérer sa voiture. Carole se gara près de l’hôtel et resta dans la voiture alors qu’André montait pour porter les valises de Béatrice.
Les inspecteurs Michel Morandin, Claude Aiazzi et Thouy avaient suivi les indications de Valérie et s’étaient garés non loin de « l’Hôtel Prémar ».
Thouy resta dans la voiture avec Valérie tandis que ses deux collègues entraient dans l’hôtel pour parler aux deux sœurs.

Quelques minutes plus tard, Valérie repéra Carole au volant de sa voiture, garée un peu plus loin. Thouy se précipita sur elle et lui demanda où était « le garçon ». Mais la jeune femme joua les idiotes et affirma ne pas comprendre.

Le gérant indiqua la chambre de Béatrice à Michel Morandin et Claude Aiazzi, qui montèrent au 2ᵉ étage. Une jeune femme furieuse, Jeannine, la compagne de José Alberti, sortait justement de la chambre. Les inspecteurs lui demandèrent de se calmer et interrogèrent Béatrice, qui fit l’idiote comme sa sœur. Elle faisait ses valises, mais jura ne pas avoir revu « André » et ne pas savoir où il logeait. Les policiers décidèrent de l’emmener au commissariat.

Soudain, un jeune homme aux yeux clairs fit irruption sur le palier de la chambre, tout sourire. L’inspecteur Aiazzi lui demanda ce qu’il voulait, mais il ne répondit pas, souriant toujours. Claude Aiazzi lui montra alors sa carte de police et exigea ses papiers. Le jeune homme plongea sa main dans la poche intérieure de son blouson. Le policier comprit soudainement qu’il se trouvait en face du fameux « André » et se jeta sur lui. Il tenta de le ceinturer mais « André » était doué d’une force surprenante. Claude Aiazzi parvint seulement à agripper le canon du revolver, mais trébucha sur les valises de Béatrice. Les deux hommes tombèrent à terre. Aiazzi tenta de se relever, tenant toujours le canon du revolver. « André » lui tira dans le ventre. La balle le transperça et vint toucher le fémur droit de Michel Morandin. « André » se releva et tira une deuxième fois sur Claude Aiazzi, le touchant au thorax. Il s’écroula sur le lit et Michel Morandin se précipita sur « André » en hurlant. Les locataires de l’hôtel coururent vers la sortie ou se barricadèrent chez eux, Jeannine dans les toilettes et Béatrice sous la table.

Michel Morandin parvint à repousser « André » et clopina dans le couloir. Il descendit l’escalier en boitant, la jambe douloureuse. « André » tira du haut de l’escalier et le toucha au bras gauche. Le policier perdit l’équilibre et tomba dans l’escalier, roulant jusqu’au palier. « André » descendit tranquillement jusqu’à lui. L’inspecteur Morandin le supplia de ne pas le tuer. Sourd à ses supplications, « André » se baissa vers l’inspecteur impuissant et saisit le Smith & Wesson 38 qu’il portait dans son étui. Il posa le canon derrière son oreille et tira à bout touchant, froidement.
Il sortit ensuite sur la place, devant l’hôtel.
Claude Aiazzi, malgré sa rate éclatée et son poumon perforé, parvint à se glisser jusqu’à la fenêtre de la chambre. Il tira sur lui à trois reprises, le manqua, et s’évanouit.

Sur la place, l’inspecteur Thouy, Valérie et Carole entendirent ces trois derniers coups de feu. Valérie reconnut « André » qui courait devant eux en cachant un pistolet sous sa ceinture. Thouy ne comprit pas ce qui se passait, il crut que le jeune homme venait de sortir d’une boîte de nuit toute proche et non de l’hôtel. Il demanda à Valérie d’aller prévenir ses deux collègues dans l’hôtel. Elle revint quelques secondes plus tard, hagarde et terrifiée.
L’inspecteur Thouy découvrit Michel Morandin, 35 ans, recroquevillé sur le sol de l’entrée, respirant très faiblement. Il allait décéder quelques heures plus tard, laissant une veuve et deux enfants. Claude Aiazzi, à un an de la retraite, était grièvement blessé, mais allait heureusement survivre.

Le juge Jean-Pierre Bernard se rendit sur place.
Le commissariat tout entier se mobilisa, ainsi que le commissaire divisionnaire, le chef de la Sûreté, le procureur, les substituts et le directeur du cabinet du préfet, le sénateur maire, le directeur du SRPJ de Marseille et ses adjoints… et les journalistes.
Les policiers de la PJ et de la Sûreté bouclèrent le quartier, armes aux poings. Vers 14 h, le blouson d’André, taché de sang, fut retrouvé dans l’entrée d’un immeuble à 200 m de l’hôtel « Prémar ». Les locataires n’avaient rien vu ni entendu.
Les policiers apprirent qu’une heure plus tôt, un jeune homme avait été agressé par un homme aux yeux clairs qui, en le menaçant de son revolver, lui avait volé son blouson en cuir. Il avait « un drôle d’accent ». « André » avait fui en courant dans le dédale de la vielle ville et avait changé d’apparence : il devait déjà être loin.

Succo 42 rue Nicolas Laugier
Le 42 rue Nicolas Laugier

Carole, mortifiée, donna l’adresse d’André aux policiers, rue Nicolas Laugier. Les hommes de la Sûreté y pénétrèrent l’arme au poing, mais le jeune homme n’était plus là. Ils perquisitionnèrent l’appartement et relevèrent les empreintes d’André sur des monceaux de vêtements, des sacs plastiques, un casque de moto, des paires de tennis, du matériel de montagne, des sacs de sport, des valises, des paires de lunettes de soleil, 22 montres, des porte-monnaie et des portefeuilles, un briquet, des bijoux, un sac à main, une ménagère d’argenterie, des trousseaux de clés de voitures et d’habitations, du matériel hi-fi, une bombe de gel liquide de défense, des dictionnaires miniatures français-italiens, une BD, un programme de télé, des K7 vidéos, des horaires de chemins de fer, des photomatons en noir et blanc, des cartes d’identité, des permis de conduire, une perruque, un bas de femme, une ceinture d’enfant, un magnétophone, des cassettes, des livres, une caméra vidéo, une paire de menottes avec ses clés…
Les policiers découvrirent également plusieurs armes : un pistolet 6.35, une carabine, 118 étuis de calibre 38, 5 étuis de 357 Magnum et une vingtaine d’autres de 6.35, des boîtes de cartouches de carabine 280 Remington, de 12 et de 22 long rifle, un fusil à canon scié, un poignard et une machette.

Personne n’avait jamais vu le locataire du 42. Personne, ni dans la rue, ni dans le quartier, ne le connaissait.
Mme Annie, propriétaire de l’appartement, le connaissait sous le nom de « Kurt ». Elle l’avait rencontré en octobre 1986 et il lui avait dit être peintre. Il était calme et poli, et n’avait jamais posé le moindre problème. Il ne fumait ni ne buvait.

Le procureur, craignant sans doute un dérapage, retira l’affaire à la PJ de Toulon pour la confier à la Brigade Criminelle du SRPJ de Marseille. Les policiers toulonnais gardèrent l’enquête de « l’Or Bleu ».
Carole et Béatrice furent interrogées ensemble puis séparément. Carole parla du comportement d’André, de ses mensonges, de sa jalousie. Les policiers du SRPJ de Marseille trièrent le fatras ramassé rue Nicolas Augier, interrogèrent les témoins, re-interrogèrent les deux sœurs et Valérie… Elles furent finalement écrouées à la prison de Toulon.
Chacun y allait de son hypothèse et on se concentra finalement sur celle d’un légionnaire déserteur : l’accent étranger, le physique musclé, l’habitude des armes, la manière de tuer de sang froid et l’habitude apparente de la clandestinité…
La voiture d’André, une Alfa Romeo grise, fut signalée à toutes les polices de la Côte d’Azur, mais aussi du reste de la France. Toutefois, dans l’affolement et la précipitation, on oublia de prévenir la police de l’air et des frontières, malgré la proximité de l’aéroport de Marignane.

Les policiers sillonnèrent Toulon. Ils reçurent de nombreux rapports concernant des Alfa Roméo grises un peu partout dans la région. Béatrice avait indiqué que la voiture portait des plaques savoyardes (73) mais les policiers pensèrent d’abord qu’elle avait confondu avec les Bouches-du-Rhône (13).
Ils suivirent de multiples pistes et crurent plusieurs fois avoir mis la main sur le jeune tueur. Ils enquêtèrent également dans le milieu du banditisme, chez les prostituées, les travestis, les petits voyous… Sans résultat. Personne ne connaissait « André ».
On distribua un agrandissement d’une photo collée sur l’une des nombreuses pièces d’identité falsifiées trouvées chez André : la photo qui, selon les deux sœurs, était la plus ressemblante.

photo roberto succo toulon

Une des cartes d’identité falsifiées découverte rue Nicolas Laugier portait le nom d’André Colin. Son propriétaire avait déclaré sa perte le 7 janvier. Il ne ressemblait pas du tout au « André » que la police recherchait. Il avait passé plusieurs années dans l’armée, dont 6 mois chez les paras de la Légion.
Il expliqua qu’en mai 1986, il avait été pris en stop par un jeune homme blond, qui lui avait sans doute volé ses papiers. La voiture était immatriculée dans l’Isère et le jeune homme avait un fort accent étranger.
Colin avait par la suite reçu des relevés bancaires, des crédits et des découverts bancaires pour plusieurs milliers de francs.

Sur tous les documents retrouvés rue Nicolas Laugier, seul deux avaient été déclarés volés :
– Le permis de conduire de Serge B., dont la photo était arrachée, lui avait été volé à Gap, dans les Hautes-Alpes, le 3 novembre 1986.
– Le permis et la carte grise de Gilbert G. lui avaient été volés le 30 juillet 1987 à Manosque, dans les Alpes de Haute Provence.

Ni la police ni la gendarmerie ne trouvèrent rien sur André et la Légion déclara ne pas le connaître. Les policiers pensèrent qu’il n’était qu’un voyou ayant détourné des identités, un voleur devenu assassin qui opérait dans le sud-est de la France.

roberto succo avis de recherche

Le 29 janvier 1988, « André » braqua un pompiste à Rolle, sur les bords du lac Léman, en Suisse. Il fit le plein de son Alfa Romeo puis menaça l’employé, Michel Cornaz, avec son pistolet et dévalisa la caisse. Très excité, il ordonna aux clients de « la fermer » puis s’enfuit avec 2 000 francs. Le pompiste eut juste le temps de relever le numéro de la plaque, immatriculée dans le 73.
La police fit immédiatement dresser des barrages routiers.

Une demi-heure plus tard, à Lutry, à 4 km de Lausanne, deux gendarmes remarquèrent un jeune homme en train de changer les plaques de son Alfa Romeo. Lorsqu’ils approchèrent, il sortit une arme et se mit à courir. Ils ne parvinrent pas à le rattraper. Ils fouillèrent sa voiture et y découvrirent un 357 Magnum, un pistolet 22 long rifle, un fusil à pompe à canon scié, des jeux de plaques minéralogiques et des munitions. La carte grise de l’Alfa Romeo avait été délivrée dans le 74. La propriétaire habitait au sud du lac d’Annecy. On lui avait volé sa voiture le 24 décembre 1987, alors qu’elle déchargeait son coffre.
L’immatriculation 73 correspondait à la voiture d’une habitante de Saint Randolph, près de Chambéry, dont on avait volé les plaques plusieurs mois auparavant.

Le samedi 30 janvier 1988, vers 11 h, Françoise Wannaz, une institutrice de 30 ans, se gara à Lutry. « André » s’approcha d’elle et la menaça avec son pistolet. Il lui expliqua que « les flics » le cherchaient et qu’elle devait le conduire où il lui dirait. Ils partirent en direction de Vevey par la route du bord du lac Léman.
Les gendarmes et les policiers étaient partout, à sa recherche. Mais André semblait très heureux d’être parvenu à convaincre Françoise Wannaz, au point qu’il l’embrassa sur la joue. Pleine de sang-froid, elle garda son calme et lui parla doucement. Il lui indiqua vouloir se rendre à Yverdon et se crispa à la vue d’une voiture de police. Françoise prit les routes secondaires et réalisa que son ravisseur ne connaissait pas la région. Rassuré, détendu, « André » se comportait comme si de rien n’était. Il lui expliqua qu’il avait tué deux policiers français et se vanta du braquage de la station-service.

Il lui expliqua qu’il ne lui ferait pas de mal, « du moment qu’elle le conduisait jusqu’à Berne ». Après Moudon, une voiture de police les doubla et pila devant eux. Deux policiers en sortirent, armes aux poings. André se jeta sur Françoise et lui colla son pistolet sur la tempe en hurlant. Les policiers s’écartèrent. André ordonna à l’un des policiers de lui donner son automatique et il obéit.
Il restait 5 km jusqu’à Berne. Un 2ᵉ barrage se dressa devant eux. André menaça de nouveau sa conductrice et la voiture passa en force. André était très agité et tira sur les policiers. Ils arrivèrent à Berne et des voitures de police se rapprochèrent, toutes sirènes hurlantes.

Un 3ᵉ barrage et André menaça de nouveau Françoise Wannaz. Ils passèrent encore et il tira sur les policiers. Un bus passa brusquement entre eux et les policiers. Françoise ralentit, ouvrit la portière et se laissa tomber hors de la voiture, qui alla s’écraser contre une palissade près de la gare de marchandises.
Elle se releva pour se précipiter dans un immeuble, terrifiée, et une porte s’ouvrit. « André » sortit de la voiture et s’enfuit à pied. Il sema la police dans la gare. Des unités d’élite furent mobilisées, mais la nuit tomba et il se mit à neiger. On perdit sa trace.

La police de Berne quadrilla la ville. André disparut dans la forêt de Bremgarten, à la lisière de la gare de marchandises, puis prit simplement le bus. A la gare de Aarberg, il fut pris en stop jusqu’à Lyss, à 20km au nord-ouest de Berne.

Situation de Lyss, en Suisse Succo
Situation de Lyss, en Suisse

Il entra dans un immeuble vers 19h et sonna à la première porte du rez-de-chaussée. Béatrice, une adolescente de 16 ans, lui ouvrit. Ses parents l’avaient laissée seule pour la première fois et elle attendait des amis. André la menaça de son revolver et entra.
Il lui expliqua qu’il était recherché par la police et lui demanda de le cacher. Il parlait doucement et elle le laissa l’emmener dans sa chambre. Mais il voulut la prendre dans ses bras et elle se débattit. Il lui arracha alors ses vêtements, la griffa et la gifla. Il arracha les fils de la chaîne hi-fi et l’attacha.

Ses amies arrivèrent au même moment. Il les menaça de son revolver, les poussa dans la chambre et les obligea à se déshabiller en criant. Il les attacha à leur tour.

Il voulut violer l’une des amies de Béatrice, mais il avait trop serré les liens de ses pieds. Il enfonça alors son sexe dans sa bouche, en la menaçant de son arme. Il sortit ensuite de la pièce et les jeunes gens se mirent à appeler à l’aide. Il revint et se mit à frapper violemment Béatrice. Il cria en français et en anglais, et affirma aux adolescents qu’il allait les tuer.
Il prit une douche et regarda la télévision. Il vola des vêtements appartenant au père de Béatrice, puis parti vers 23h30.

Les 4 amis n’osèrent pas bouger durant un moment. Vers minuit, ils commencèrent à défaire leurs liens, puis appelèrent la police. Béatrice avait les dents de devant et le nez cassés, l’arcade sourcilière droite fendue et une côte brisée.

Les recherches reprirent à l’aube. Le canton tout entier était sous surveillance, mais personne ne trouva trace d' »André ». La police lança des appels à témoins et reçu des dizaines d’appels de Genève, Bâle ou Zurich.
En fait, « André » parvint, en stop et en taxi, jusqu’à Lucerne. Là, il prit le train vers Brigue. Il continua ensuite à pied et passa la frontière italienne 3 jours plus tard. Il reprit un train pour Milan, puis, finalement, pour Venise.

Deux policiers niçois se rendirent en Suisse. On leur apprit qu’en plus des armes, on avait découvert dans l’Alfa Romeo grise un uniforme de lieutenant de l’armée de l’air. On ne sut jamais à qui il appartenait.
Françoise Wannaz indiqua qu’elle avait trouvé à son agresseur un accent italien. Des serveuses avaient parlé d’un accent hollandais et d’autres filles d’un accent allemand…

roberto succo avis de recherche

L’inspecteur principal Michel Morandin fut enterré le 2 février et élevé au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur.
Un avis de recherche présentant la description physique et la photo d’André fut diffusé dans tout le pays, dans les commissariats et les gendarmeries, mais aussi dans les métros et les lieux publics.
On y affirmait qu’il avait un « accent germanique ».

Le juge Bernard, en charge de l’affaire, dut mettre les choses au point avec le SRPJ de Marseille qui refusait de collaborer avec la gendarmerie : en Savoie, Haute-Savoie et Alpes-de-Haute-Provence, les gendarmes avaient immédiatement remarqué que « André » ressemblait beaucoup à l’agresseur de Jean-Marie Ribère, le chauffeur de taxi, et de Cécile, l’étudiante en médecine agressée à Crolles.
Mais surtout, sur les papiers falsifiés volés par Karim, le petit voyou qui avait fouillé dans la R20 abandonnée près de chez lui, à Grenoble, en avril 1987, les photos du jeune homme inconnu… représentaient « André ».

Le mercredi 3 février eut lieu une grande réunion entre policiers et gendarmes. Ils relièrent les crimes et les délits commis d’Annecy à Toulon avec le meurtre de Michel Morandin.
Les policiers continuaient d’étudier les pièces à conviction retrouvées rue Nicolas-Laugier. Des chéquiers avaient été volés entre Noël 1986 et avril 1987, alors que les propriétaires, habitants de Cannes-La-Bocca, étaient absents. Quatre des chèques avaient été émis à Toulon, Nice et Hyères fin avril 1987, par Corinne, la fille de madame Annie, propriétaire de l’appartement. Les policiers l’interrogèrent et elle expliqua d’abord avoir été la maîtresse de « Kurt ». Puis, elle se rétracta et admit avoir acheté les chéquiers au jeune homme pour 500 francs…
On découvrit également un fascicule des horaires d’un train qui desservait Annecy et Aix-les-Bains, un matériel de montagne et un guide des circuits savoyards.

Les vols d’André s’étalaient de mai 1986 à avril 1987. Il avait volé d’innombrables papiers d’identité à Gap, Annecy, Manosque, Cannes, etc., ainsi que des factures vierges, des cartes bleues, des bijoux, des traveller’s checks… Les enquêteurs trouvèrent également une note d’un hôtel d’Annecy pour la nuit du vendredi 25 au samedi 26 septembre.
« André » et « Kurt » ne faisaient qu’un. Il fallait à présent analyser les balles et les armes retrouvées afin de les relier aux différents meurtres.
On se mit à quadriller l’axe Toulon-Annecy, que le tueur semblait fréquenter assidûment.
Des témoins des vols ou des braquages avaient parlé d’un jeune homme vêtu d’un treillis. Une jeune femme vint expliquer que « l’homme de l’avis de recherche » avait acheté un blouson et un pantalon de treillis dans son magasin de surplus américain, à Toulon, près de « L’Enfer », au début de l’année 1986. Selon elle, il était hollandais ou nordique, mais absolument pas italien.

On découvrit également le bas qui recouvrait le visage de l’agresseur de Brigitte, la jeune femme agressée à Carqueiranne le 1er décembre 1987, ainsi que l’autre bout de la cordelette en nylon blanc et le dictaphone volé au père de Brigitte. « André » s’était enregistré sur la cassette et celle-ci fut confiée à des chercheurs du CNRS pour analyse. Ils déclarèrent qu' »André » avait un accent italien, mais les enquêteurs continuèrent à penser qu’il était plutôt allemand ou hollandais.
Sur l’enregistrement, il divaguait durant plusieurs minutes : « Être ou ne pas être… Ça, c’est le problème. Je crois que… il n’y a pas de mots, il n’y a rien à dire… mais… quand on croit en quelque chose, quand on croit plus en quelque chose, il faut se trouver quelque chose d’autre. Quelque chose d’autre en quoi croire, et ça, pour continuer à vivre, pour pouvoir… voir. (…) Tôt ou tard, on doit tous mourir. Tous. Et ça… ça fait chanter les oiseaux, les oiseaux. Ça fait chanter les abeilles. Ça fait rire les oiseaux. »

Le lac de Santa Croce Succo
Le lac de Santa Croce

« André » remonta vers les lacs de la Vénétie. Il prit encore un train qui l’emmena dans la campagne, dans les Préalpes de Belluno. Il descendit à Sella di Fadalto, près du lac de Santa Croce. Il marcha sur des petits chemins et découvrit un chalet inhabité, puis un autre, plus petit, vide également. Il força une fenêtre à l’étage du plus grand pour s’y installer.
Le soir, le fils du propriétaire du chalet vint passer le week-end avec un de ses amis.
« André » se montra calme et sûr de lui. Il leur raconta qu’il avait fugué de chez lui. Compréhensifs, les deux amis l’emmenèrent dans un bar puis lui proposèrent de rester « pas trop longtemps ».
Le lendemain, il alla faire du ski avec eux et ils s’amusèrent beaucoup. Le fils du propriétaire confia la clé du petit chalet à « André ».

Le même jour, une jolie adolescente de 16 ans au physique d’adulte, Sabrina, vint trouver les policiers d’Aix-les-Bains. Elle expliqua qu’elle avait vu des photos d' »André » et, suivant les conseils de son psychologue, elle avait décidé de contacter la police.
Elle avait rencontré « André », qu’elle appelait « Kurt », à Toulon, vers la fin du mois d’août 1986. Elle avait alors 14 ans et « Kurt », un jeune homme aux yeux très clairs, qui se disait « représentant en gadgets », l’avait séduite. Ils étaient sortis ensemble durant un moment et il l’avait emmenée au café, au cinéma, au musée… Il se montrait gentil et timide. Il lui avait dit être anglais et avoir 19 ans.
Il venait la voir tous les samedis après-midi et lui téléphonait deux fois par semaine. Il lui apportait des roses et des gâteaux. Il ne fumait pas, ne buvait pas et ne se droguait pas. Mais ils « s’amusaient beaucoup ». Il l’emmenait se promener dans la nature, au Mont Revard.
Il lui avait expliqué qu’il dormait dans des hôtels ou des granges ou dans des maisons vides. Il avait possédé plusieurs voitures différentes et il était évident qu’il adorait les voitures. Il lui avait dit être un espion et travailler pour le gouvernement italien.
Un jour, il s’était disputé avec un conducteur et l’avait insulté en italien. Sabrina lui avait alors posé des questions. « Kurt » avait fini par lui expliquer, en larmes, qu’il était bien Italien et… qu’il avait tué ses parents. Ils s’étaient disputés à cause de la voiture et il les avait poignardés. Son père était policier et il avait vécu à Mestre, près de Venise. Son vrai nom de famille était « Juce ». Lorsque Sabrina lui avait conseillé de se rendre, il avait expliqué qu’il ne voulait plus jamais se retrouver en « prison psychiatrique ».
Il avait ensuite démenti toute l’histoire et avait affirmé être agent secret, puis gangster, ou trafiquant de voitures volées, tailleur à Toulon ou disc jockey…
À partir du printemps 1987, il s’était mis à porter un revolver constamment sur lui et Sabrina avait pris peur. À la fin de l’année, elle avait commencé à se lasser de ses mensonges. Puis, elle s’était affolée : un soir, il l’avait emmenée dans une grange et l’avait ligotée, mais elle s’était mise à pleurer et il l’avait détachée. Il « jouait » aussi à l’étrangler.
Ils avaient rompu en novembre 1987.

Le parcours de Succo entre Aix les Bains et Toulon
Le parcours de Succo entre Aix les Bains et Toulon

Interrogée par les policiers du SRPJ de Marseille, Sabrina expliqua que « Kurt » avait été plusieurs fois blessé, qu’elle l’avait vu avec une voiture marron à la vitre brisée, une Renault.
Selon « Kurt », il était en France depuis avril 1986.
Elle donna les noms des voitures qu’elle l’avait vu conduire, les hôtels où ils étaient allés et décrivit un fusil à lunette avec lequel elle avait fait du tir en montagne avec lui.
Elle reconnut des objets trouvés dans la R21 découverte aux Choseaux, dont la carabine 22 long rifle à lunette, et dans d’autres véhicules.
Le 3 avril 1987, « Kurt » avait emmené Sabrina à l’hôtel, juste après avoir assassiné le policier André Castillo.
Le 27 avril, elle avait revu « Kurt » après les vacances de Pâques, puis il avait enlevé France Vu-Dinh et le Dr Michel Astoul.

En fait, l’existence de Sabrina expliquait les allées et venues d’ « André / Kurt » dans toute la région. Il revenait simplement la voir après ses « escapades ».
Les enquêteurs emmenèrent Sabrina à Annecy pour lui faire reconnaître les hôtels où elle avait séjourné avec « Kurt ».

Le dimanche, les deux amis italiens laissèrent « André » dans le petit chalet, lui faisant promettre de partir bientôt. Évidemment, il n’en avait pas l’intention et se voyait plutôt passer plusieurs mois dans la maisonnette. Le père du garçon vint le trouver et, tout aussi amical que son fils, lui demanda simplement de ne pas rester trop longtemps.

Les policiers marseillais contactèrent la police italienne au sujet d’un « Juce » qui avait quitté un hôpital psychiatrique au printemps 1986, originaire de Vénétie et peut-être parricide.
Le lundi, ils partirent pour Venise, car leurs collègues italiens possédaient effectivement le dossier d’un jeune parricide célèbre, déclaré irresponsable et condamné à 10 ans de prison, mais évadé en mai 1986 : Roberto Succo.
Ses empreintes correspondaient à celles relevées dans l’appartement rue Nicolas Laugier.

roberto succo barbu

Le même jour, la radio annonça qu' »André » avait été identifié grâce au témoignage d’une mineure. Le juge Bernard était fou de rage : Sabrina était en danger de mort si jamais son ex-petit ami la retrouvait. Il décida de porter plainte contre X, en visant sans le nommer les gendarmes, qui auraient pu violer le secret de l’instruction par jalousie et par écœurement que les policiers s’approprient les résultats de plusieurs mois d’enquête.
On demanda à Sabrina si le nom de Succo lui disait quelque chose. Elle répondit par l’affirmative et admit s’être trompé sur le mot « Jus » entre l’anglais (Juice) et l’italien (Succo). Les policiers l’interrogèrent à nouveau sur les granges dans lesquelles Succo l’avait conduite. Ils l’emmenèrent faire un tour dans la région de Grésy-sur-Aix, puis d’Epersy. Elle reconnut un chemin qui menait à la grande du Châtenet, là où l’on avait découvert le corps du Dr Michel Astoul, puis identifia la grange elle-même.
Le lendemain, elle parla de tout et de rien, et d’un Rubik-cube avec lequel elle avait vu « Kurt » jouer. Le même jouet volé dans la maison cambriolée près de chez Claudine Duchosal, peu avant son assassinat.
À mesure de ses explications, les enquêteurs comprenaient mieux le comportement du tueur, sa présence en Savoie les week-ends, la nécessité de voler des voitures : pour venir voir Sabrina.
Il avait vécu de vols divers, mais personne ne pouvait expliquer les liasses de billets décrites par Sabrina.

Un mandat d’arrêt international fut lancé contre Roberto Succo le 10 février 1988 et diffusé principalement en France, en Suisse, en Italie et en Allemagne.
La police Suisse obtint les empreintes d’ « André » : elle correspondait à celle de l’homme qui avait braqué le pompiste, pris en otage Françoise Wannaz et violenté les quatre adolescents.

Les expertises balistiques permirent de savoir que le policier André Castillo avait bien été tué par le pistolet 22 long rifle retrouvé rue Nicolas Laugier. La même arme avait blessé Jacky Volpé devant « L’Or Bleu ». Les inspecteurs Claude Aiazzi et Michel Morandin avaient été blessés et tués par le Manurhin resté en Suisse. Les balles qui avaient tué Claudine Duchosal et le Michel Astoul étaient toutes deux des 357 Magnum SFM, peut-être tirées avec le revolver Manurhin d’André Castillo.

photo de roberto succo

Le journal de la RAI (la télévision italienne) annonça qu’un dangereux criminel avait été identifié et consacra plusieurs minutes à Roberto Succo, en proposant évidemment ses photos. Le propriétaire du petit chalet où vivait « André » se précipita chez les carabiniers, qui coururent au chalet. Il était vide.
Succo était reparti à Venise. Il traînait dans les ruelles lorsqu’il rencontra une lycéenne, Francesca. Ils firent connaissance et il la raccompagna, en train, jusqu’à Conegliano. Dans les jours qui suivirent, il lui rendit visite et fit plusieurs allers-retours entre chez elle et le chalet.
Dans la nuit du 9 février, il vola une Honda dans un garage privé et changea les plaques 100 m plus loin. Le lendemain, un pompiste de Belluno lui vendit de l’essence. Il tournait entre le chalet, Conegliano et Venise.

Le samedi 13 février, alors qu’il se promenait à Conegliano, il découvrit son visage à la une d’un journal, à la devanture d’un kiosque. Il l’acheta et apprit que les carabiniers surveillaient sa famille, au cas où il aurait voulu leur rendre visite. Succo laissa sa moto et sauta dans le train pour Venise.
Les parents de Francesca reconnurent en Roberto Succo le jeune homme qui fréquentait leur fille. Ils prévinrent les carabiniers, qui décidèrent de tendre un piège au jeune tueur. S’il revenait la voir, ils l’arrêteraient immédiatement.
Mais Succo prit un autre train pour Palerme, en Sicile, et encore un autre pour Trapani, plus à l’ouest.

Le 17 février, le propriétaire du chalet rappela les carabiniers. Il s’était rendu compte que Succo était revenu dormir plusieurs fois : une de ses tantes avait trouvé des vêtements qui n’étaient pas là auparavant. La police vint cette fois accompagnée des militaires. Ils découvrirent l’Honda volée, sous un drap blanc, mais pas de trace de Succo. Ils décidèrent cette fois de « planquer » à côté du chalet, dans l’espoir de l’appréhender s’il revenait.

Le 26 février, perdu, désorienté, Roberto Succo remonta vers la Vénétie. Dans le train, il vola le portefeuille d’un contrôleur et falsifia sa carte d’identité avec sa propre photo.
Il arriva à Milan le 28, puis partit à Sirmione, où il vola une voiture. Il conduisit jusqu’à Conegliano, dans l’espoir de voir Fransesca, tout en sachant que les policiers l’attendaient sûrement chez elle. Vers 21 h 30, il s’approcha de sa maison à pied et deux agents en civil le remarquèrent. Il tenta de fuir en courant, mais ils parvinrent à le rattraper et le plaquèrent aux jambes. Il se mit à hurler lorsqu’on le fouilla. Il n’avait pas d’arme sur lui, mais on trouva le revolver Smith & Wesson de l’inspecteur Morandin dans la voiture qu’il avait volée.
Il affirma ne pas être Roberto Succo mais s’appeler « André Colin ».

On découvrit sur lui un couteau, un briquet, un peigne, des lunettes de soleil, des photos d’identité ainsi qu’un gros rouleau de billets : des francs français et suisses, des dollars américains, australiens et canadiens, des livres sterling, des lires et des deutsche marks, pour un total d’environ 9 000 €.
Un inspecteur interrogea Roberto Succo pendant des heures. Le jeune homme reconnut avoir volé le portefeuille du contrôleur et la voiture. Peu à peu, il admit avoir commis des agressions, plusieurs délits, avoir séquestré plusieurs personnes… Il raconta avec orgueil avoir violé plusieurs femmes.
Finalement, il annonça avoir tué 6 personnes (il croyait avoir tué Jacky Volpé).
Il expliqua avoir enlevé et violé une belle jeune femme qu’il avait trouvée seule chez elle. Il l’avait attachée avec des menottes. Selon lui, il avait vécu plus d’un mois avec elle mais, une nuit qu’il l’avait détachée, elle avait tenté de s’enfuir et il l’avait poignardée. Il avait jeté son corps à la mer. Les policiers pensèrent à France Vu-Dinh. Ils ne purent malheureusement rien prouver et ne retrouvèrent jamais le corps de la jeune femme.

roberto succo clin d'oeil

Le lendemain, lorsqu’il fut interrogé par le substitut du procureur, Roberto Succo prit un accent français, affirma s’appeler André Colin et donna une adresse à Dole. Il avait soi-disant acheté le Smith & Wesson à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, en France. Il nia de nouveau être Succo. Il se déclara « prisonnier politique du système politique répressif italien ».
Il fut toutefois inculpé des meurtres et on ordonna sa détention en prison dans l’attente de son jugement.
Lorsqu’il sortit du poste de police, une foule de journalistes impatients le mitrailla de photo. Roberto Succo  siffla devant les flashs qui crépitaient et se permit même un clin d’œil.

Le 1er mars 1988, après le déjeuner, il fut emmené dans la cour de la prison pour se dégourdir les jambes. Il courut un moment puis, d’un bond, il sauta sur une remise puis escalada un abri contre la pluie et, s’agrippant au barreau d’une fenêtre, il grimpa sur le toit du quartier pénal.
À 12h45, la police, la presse, la télévision, des politiques et des curieux entouraient le bâtiment.

Succo, pieds nus, avança sur le toit, les bras écartés. Il retira son pull et son t-shirt, et se mit à insulter les spectateurs : « Sales vendus (…) Pourquoi vous ne me tirez pas dessus ? Salauds ! ».
Il demanda à un caméraman de s’approcher pour lancer que « l’Italie c’est pourri » et expliquer qu’il ne supportait plus d’être enfermé.
Le directeur de la squadra mobile lui demanda de descendre, alors que ces hommes étaient résolus à l’abattre s’il tentait de s’échapper. Des carabiniers étaient prêts à intervenir.

roberto succo sur le toit de sa prison

Succo changea de place et s’assit tranquillement sur le toit, pensif. Une centaine de personnes s’amassaient quelques mètres plus bas, dont une quinzaine de journalistes aux aguets. Succo recommença à crier : « En Italie, j’ai cassé les couilles à personne. Les flics sont venus me les casser. (…) Ils m’ont tendu un piège parce qu’il savait que je revenais ».
Il commença à s’animer en s’adressant à la jeune Sabrina. Il la traita de « grande putain » et de « salope » qui l’avait trahi : « C’est ta faute, c’est ta faute si les Italiens, ils m’ont poursuivi ».

Il se redressa et remit son t-shirt, passa sur un autre toit, revint sur le premier, perdu et ne sachant que faire à présent. Soudain, il se déshabilla en souriant et fit un tas de ses habits. En slip, il prit des poses de culturiste pour épater la galerie. Il aperçut un gardien qui s’approchait et lui lança une des grosses tuiles du toit, qui atterrit sur le toit d’une voiture.

Succo recommença à se plaindre « Ce n’est pas juste que je sois en prison », puis jeta d’autres tuiles sur les voitures du parking. « Je veux voir le juge d’instruction, c’est clair ? ». Il se mit à menacer les journalistes.
L’inspecteur en chef Silvestri s’approcha de lui. Succo le reconnu : « Chapeau, les mecs ! Vous avez été plus malins que moi. Vous êtes des exceptions (…) Je ne m’appelle pas Roberto Succo. Je suis André. Tuez-moi ! Pourquoi vous ne me tuez pas ? ».
Un hélicoptère de la police de Venise apparut dans le ciel. Roberto Succo se releva pour le saluer puis alla s’asseoir à côté d’une bouche d’aération. Il était sur le toit depuis une heure. « Si j’avais su que c’était comme ça, je ne serais pas revenu ».

Il se rhabilla puis, toujours pieds nus, se laissa glisser jusqu’à un câble électrique qui pendait dans le vide.
Il s’y suspendit à bout de bras et fit quelques assouplissements, toujours pour assurer le spectacle.
Il repartit et finit par atteindre le rebord du bâtiment, le toucha des pieds mais, à bout de force, il lâcha tout et tomba lourdement sur le sol, 7 mètres plus bas.
Il se cassa 4 côtes et se luxa l’épaule, mais survécut à sa chute.

On le soigna, on lui administra des tranquillisants, puis il fut conduit à la prison Sughere de Livourne, 500 km plus au sud.

La « sortie » de Roberto Succo fit la une des journaux et des télévisions en Italie, en France et en Suisse. Beaucoup le trouvèrent beau, jeune et sympathique… sans connaître – ou reconnaître – l’horreur de ses crimes.

Les familles des victimes et les victimes elles-mêmes, volées, blessées, agressées, kidnappées ou assassinées par Succo, les policiers et les magistrats appréciaient évidemment beaucoup moins le « show » du jeune tueur.
Ils savaient, mieux que personne, que derrière l’allure fragile et le beau visage, se cachait un dangereux assassin.

roberto succo une d'un journal

Les juges français demandèrent, sans conviction, que Roberto Succo soit extradé en France. L’Italie, comme la France, extrade rarement ses criminels, et l’avocat de Succo affirma qu’il devait d’abord être jugé pour son évasion de 1986 et le vol de la voiture à Sirmione.
Les juges français furent autorisés à interroger Succo, qui ne voulut pas répondre à leurs questions, alors qu’il avait avoué ses crimes aux policiers italiens.
En France, on désirait inculper et juger Succo pour 5 meurtres, des agressions, des viols, des enlèvements, des vols à main armée, des vols de voitures, des braquages, des cambriolages… : en tout, 20 affaires bien plus graves que les délits qu’il avait commis en Italie.

Pourtant, le 20 avril 1988, l’Italie refusa d’extrader Roberto Succo et décida qu’il terminerait sa peine en Italie. Cette décision provoqua la colère et l’indignation des familles françaises et suisses, sans qu’elles puissent rien y faire.

Le 30 avril, Roberto Succo fut transféré à la prison San Pio X, un établissement moderne de Vicence. Il devait rester sous surveillance médicale constante. Il s’installa dans une minuscule cellule de l’infirmerie et on le surveilla 24h sur 24. Il ne pouvait ni téléphoner ni se rendre au parloir. Le département médical de la prison jugea que Succo aurait dû être transféré dans un hôpital psychiatrique. Le médecin lui prescrivit des neuroleptiques et un tranquillisant.

Les psychiatres qui l’avaient examiné en prison déclarèrent qu’il était atteint de schizophrénie paranoïde et était dangereux. Il se sentait persécuté et souffrait d’hallucinations auditives. Il devait être placé dans un établissement psychiatrique.
Roberto Succo était donc une nouvelle fois jugé irresponsable. Tollé de la France, des magistrats aux familles des victimes. Le juge Bernard rongeait son frein, mais ne pouvait pas agir. Le ministre de la Justice affirma qu’il allait contacter le gouvernement italien pour « s’occuper du dossier ».

Mais, dans la nuit du 23 mai 1988, à 26 ans, Roberto Succo se suicida dans sa cellule.

Par la suite, la manière dont il avait agi et les déclarations embarrassées des gardiens allaient soulever des questions, restées parfois sans réponse. Un gardien le découvrit habillé sur son lit, une taie d’oreiller sur la tête. Au-dessous, le médecin de service vit un sac-poubelle noir attaché au cou. Succo avait utilisé une cartouche de gaz butane, qu’il utilisait pour son petit réchaud, pour s’asphyxier.
Durant l’autopsie, on ne découvrit aucun psychotrope dans son sang. Or, Succo était censé être sous neuroleptiques…

Le 19 juillet 1988, le juge italien clôtura le dossier Roberto Succo : son décès empêchait de continuer toute action contre lui.
Les victimes survivantes et les familles des victimes décédées ne pourraient jamais refermer leurs plaies.

Les victimes de Roberto Succo

Victimes tuées (ou supposées) par Succo :

les parents de succo

Nazario et Marisa Succo (53 et 41 ans)
Poignardés à mort le 9 avril 1981 à Venise (Italie)

André Castillo

André Castillo (38 ans)
Abattu d’une balle dans la gorge le 3 avril 1987 à Tresserve (Savoie).

france vu-dinh

France Vu-Dinh (30 ans)
Enlevée chez elle, près d’Annecy, le 27 avril 1987.
Son corps n’a jamais été retrouvé.

michel astoul

Michel Astoul (26 ans)
Disparu le 27 avril 1987 près de Sisteron.
Abattu d’une balle dans la tête.
Son corps fut retrouvé le 18 octobre 1987.

claudine duchosal succo

Claudine Duchosal (40 ans)
Violée, battue et abattue d’une balle dans la tête, chez elle, près de Sévrier, le 24 octobre 1987.

michel morandin

Michel Morandin (35 ans)
Abattu d’une balle dans la tête le 28 janvier 1988, à Toulon.

Victimes agressées et / ou blessées par Succo :

Lionel Monti
Braqué le 4 avril 1987 près d’Annecy.

Jean-Marie Ribère
Braqué le 27 avril 1987 près de Gap.

Cécile (22 ans)
Enlevée et agressée puis relâchée le 22 mai 1987 à Crolles.

Danielle et Georges
Agressés le 5 juin 1987 à Crolles. Georges a été gravement blessé.

Nicole Veillet et son fils Damien (15 ans)
Enlevés et agressés près d’Aix-les-Bains le 27 juin 1987.

Brigitte (23 ans)
Agressée, blessée et violée à Carqueiranne, le 1er décembre 1987.

Une femme et son époux
Agressés le 3 janvier 1988 à Giens. L’épouse a été violée.

« Jacky » Volpé
Gravement blessé le 27 janvier 1988 à Toulon. Il est resté paraplégique.

Claude Aiazzi
Gravement blessé le 28 janvier à Toulon.

Françoise Wannaz (30 ans)
Enlevée près de Lausanne le 30 janvier 1988. Elle est parvenue à s’enfuir.

Béatrice (16 ans) et ses 3 jeunes amies
Agressés le 30 janvier 1988 à Lys, près de Berne. Une amie a été violée. Béatrice a été violemment battue.

Mode opératoire

Roberto Succo n’avait pas de mode opératoire immuable, il agissait souvent sur « un coup de tête ».

Il s’est souvent introduit chez les gens, pour voler des objets, manger et prendre une douche. À mesure de son errance meurtrière, il est devenu plus violent et a cherché à violer les victimes féminines qu’il croisait.

Il lui est également arrivé d’enlever ses victimes et de les forcer à le conduire dans leur véhicule.

Succo a rarement utilisé un couteau ou un canif, mais, le plus souvent, il a usé d’une arme à feu, pistolet ou fusil.
Il semble qu’il aimait autant les armes que les voitures.

Motivations

Comme il l’a dit lui-même, Succo tuait « les gens qui se mettent en travers de (sa) route ». Il ne supportait pas la frustration, ne possédait aucune empathie, et tirait donc froidement sur les personnes qui le gênaient, qui ne voulaient pas lui obéir ou qui tentaient de lui résister.

Selon les psychiatres italiens, Roberto Succo était un malade mental irresponsable.
Après le décès de ses parents, ils déclarèrent que Succo était schizophrène. Froid, totalement indifférent aux autres, parfois incohérent et détaché de la réalité.

Après son arrestation en 1988, d’autres psychiatres affirmèrent qu’il était atteint de schizophrènie paranoïde, la forme la plus grave de la schizophrénie (nombreuses idées délirantes, hallucinations, désunion profonde de la personnalité).
– « Un individu intellectuellement normal, mais avec une personnalité autistique depuis l’enfance-adolescence ».
– « Avec une pensée tendant à l’abstraction ; des troubles produits par des processus de perception et d’idéation comprenant des phénomènes pseudo hallucinatoires et des idées de supériorités ».
– « Avec une dysharmonie et une dissociation entre la sphère cognitive (pensées) et affective, entre la sphère cognitive et volitive (la volonté), altérant gravement les pouvoirs supérieurs de jugement et de critique ».

roberto succo pio x

Il était intelligent, mais très perturbé au niveau affectif et très agressif.
Les schizophrènes paranoïdes sont généralement très dérangés et éprouvent de grandes difficultés à vivre en autonomie.
Bien qu’étant malade, Succo pouvait vivre seul et s’occuper de lui-même sans aide extérieure. Selon l’un des psychiatres qui l’ont examiné, « Sa pathologie restait en marge de la psychiatrie et paraissait plutôt psychosociale que mentale ».

Roberto Succo était-il un malade mental totalement irresponsable de ses actes ?
Contrairement à une idée très répandue, les personnes atteintes de schizophrénie ne sont pas plus violentes que les personnes « normales », bien au contraire. Et la violence des schizophrènes s’exerce plus souvent contre eux-mêmes.
La maladie mentale de Succo semble l’avoir empêché de ressentir de l’empathie envers ses victimes (« je veux, je prends, tu résistes, je te tue ») et des remords pour ses crimes. Mais elle n’a pas provoqué sa violence, qui était déjà présente en lui dès l’enfance.
S’il n’avait pas été atteint par ce trouble mental, serait-il devenu un assasin ?

Citations

« Si j’étais tombé sur une patrouille, j’aurais tiré. Je tue les gens qui m’énervent. Si quelqu’un me barre la route, je le tue » : Roberto Succo.

« Je n’ai personne. Personne. Ni famille, ni amis. Je suis foutu. Je ne veux pas retourner en prison. Je vous jure que je me tirerai une balle dans la tête si je suis pris » : Roberto Succo.

Bibliographie

ROBERTO SUCCO
Résumé : « L’histoire vraie de Roberto Succo, assassin sans raison ».
Critique : Ce très bon livre suit Roberto Succo pas à pas à travers l’Italie, la France et la Suisse, nous présentant en détail son parcours meurtrier. Une enquête minutieuse et touchante, qui place les victimes au centre de cette terrible histoire.

Roberto Succo : Coupable d’être schizophrène
Résumé : Ilaria Trondoli, dessinatrice italienne, a mené une véritable enquête, suivant pas à pas le parcours du « tueur de la pleine lune ». Jusqu’à trouver une pièce à conviction inédite : une lettre de la main de Succo, reproduite en intégralité dans cet album. Les superbes aquarelles contrastent avec l’ultraviolence de ce fait-divers sordide et surtout, apportent un éclairage pertinent sur la personnalité de ce tueur originaire du Frioul, une région froide et refermée sur elle-même.
Critique : Une bonne bande dessinée, qui montre que Succo n’était pas un « monstre » (dans le sens mythique du terme) mais bien un homme, capable d’aimer, mais surtout capable de tuer.

Filmographie

Roberto Succo, portrait d’un assassin
Résumé : Cédric Kahn présente l’affaire Succo en adaptant (pas complètement) le livre de Pascal Froment.
Critique : Le réalisateur ne cherche pas à expliquer, il montre, c’est tout. Il montre l’impulsivité de Succo, son agressivité à fleur de peau et son refus qu’on lui résiste. Il évite l’écueil du film spectacle complaisant, mais ne creuse pas la psychologie du tueur et ne tente pas de comprendre. Il met en avant sa relation amicale / amoureuse, mais bancale, avec Léa (Sabrina), et les difficultés que les enquêteurs ont rencontrées pour rassembler les innombrables pièces du puzzle. Kahn ne fait pas de Succo un héros romantique mais il ne le condamne pas non plus et préfère s’attacher à sa « fragilité ».

L’émission « Faites entrer l’accusé« , diffusée sur France 2, a proposé le portrait de Roberto Succo (réalisé par Agnès Grossmann) en juillet 2004.

Liens

– La Vénétie : article sur Wikipédia
La schizophrénie
– Article sur l’hôpital psychiatrique Reggio Nell’Emilia : traduit en français
– Photographies prises à Reggio Nell’Emilia
– « Succo: Un fait divers médiatiquement mythifié« , par Floriane Soulier
– « L’heure du crime » du 01 octobre 2012 : L’odyssée criminelle de Roberto Succo (possibilité de télécharger l’émission en .mp3)

error: Content is protected !!