Gary Ridgway

Crimes et châtiment (suite 2)

A la fin de l’été 1984, la Force Spéciale obtint enfin son ordinateur (à l’époque, il avait coûté 200 000 $) qui se révéla être d’une aide précieuse. Il allait indexer et ficher tous les indices et les noms. Grâce à sa base de données, il permettait par exemple de savoir combien de fois le nom d’un suspect apparaissait parmi les milliers de rapports écrits par les enquêteurs.

Le 12 octobre 1984, un homme qui cherchait des champignons près de l’autoroute 410, à 12 km à l’est d’Enumclaw, découvrit un squelette. Comme à leur habitude, les enquêteurs examinèrent l’endroit pour retrouver le moindre os. Les dents permirent d’identifier le corps : il s’agissait de Mary Sue Bello, qui avait disparu un an auparavant.
Le 14 novembre 1984, un chasseur découvrit un autre squelette, lui aussi proche de l’autoroute 410 et de la White River. Il s’agissait de Martina Authorlee, disparue en mai 1983.

Quelques temps plus tard, le tueur en série Ted Bundy (qui avait lui aussi tué dans l’état de Washington) proposa à Robert Keppel (qui l’avait interrogé avec succès) de l’aider dans cette enquête, depuis sa cellule de Floride. Il offrit en fait à Keppel de lui décrire comment “fonctionne” un tueur en série, car il se considérait comme l’expert en la matière…

Ted Bundy

Ted Bundy

Les 16 et 17 novembre 1984, Robert Keppel et Dave Reichert se rendirent en Floride pour interroger Bundy en prison.
La plupart des informations que Keppel et les enquêteurs obtinrent de Bundy étaient intéressantes même si elles n’étaient pas toujours très originales ; certaines informations s’avérèrent inexactes car uniquement basées sur l’ego démesuré de Bundy.
Bundy suggérait que le tueur de la Green River connaissait ses victimes, et qu’il pouvait lier la conversation de manière amicale avant de les enlever. Il pensait que le tueur avait abandonné d’autres corps là où les policiers en avaient découverts récemment. Et, tout comme Keppel, il avançait que les endroits où le tueur laissait les corps de ses victimes, tels de petits cailloux, menaient à l’endroit où il vivait.
Ted Bundy était en fait très jaloux du tueur de la Green River car celui-ci tuait de très nombreuses femmes sans être arrêté, dans la même région où lui-même avait commencé à tuer. Il ressentait une grande frustration à le voir agir alors que lui était enfermé dans une cellule, à des milliers de kilomètres de là. De plus, Bundy pensait qu’aussi longtemps qu’il serait utile aux enquêteurs, il ne serait pas exécuté sur la chaise électrique…

En janvier 1985, le premier corps découvert le 31 mars 1984 à Star Lake fut enfin identifié. Il s’agissait de Gail Mathews, qui avait disparu en avril 1983 et n’avait jamais été arrêtée pour prostitution.

En février 1985, Ridgway fut interrogé au sujet de l’agression qu’il avait commise sur une prostituée en novembre 1982, Rebecca Quay, qui venait seulement de contacter la Force Spéciale. Il admit avoir tenté de l’étrangler mais expliqua qu’elle l’avait mordu lors d’une fellation. Comme la jeune femme ne voulait pas porter plainte, aucune charge ne fut retenue contre lui.

Gary Ridgway et Judith Lynch

Gary Ridgway et Judith Lynch

Peu de temps après, Ridgway rencontra Judith Lynch (qui allait devenir sa troisième épouse) à l’association des parents célibataires. Un an auparavant, elle avait divorcé lorsque son époux lui avait avoué son homosexualité. Elle n’était pas très proche de sa fille et avait un grand besoin d’affection.
Ils découvrirent qu’ils avaient beaucoup de points communs, notamment leur goût pour la nature et les vide-greniers. Elle appréciait sa gentillesse et sa force, son calme et son humour. Il aimait sa douceur, son admiration envers lui, son envie de plaire à son fils et son respect pour son envahissante mère. Il l’emmena faire du camping dans la forêt proche de l’autoroute 410, à l’est d’Enumclaw et de la White River…

Le 10 mars 1985, un homme qui faisait du vélo près de la Star Lake Road découvrit un crâne au fond d’un ravin boueux.
Les enquêteurs de la force spéciale fouillèrent l’endroit, comme à leur habitude, à la recherche d’autres ossements. Des journalistes arrivèrent rapidement sur les lieux. Les os avaient été disséminés par les animaux mais les policiers purent en retrouver 23. Cette victime fut identifiée rapidement : c’était Carrie Ann Rois, 15 ans, disparue durant l’été 1983.

Jusqu’au printemps, aucun nouveau corps ne fut retrouvé. Il semblait également qu’il n’y avait plus de disparitions inquiétantes.
Les journalistes comme la population du comté de King pensaient que le tueur était parti ou qu’il était mort.

Les enquêteurs, eux, réalisèrent que le tueur pouvait simplement avoir changé de “terrain de chasse”.
Le 23 avril, des ossements furent découverts à Tualatin, dans l’Oregon (au sud de l’état de Washington et de l’autoroute I-5), non loin de Portland. On les identifia comme étant ceux de Tammie Liles.

En mai 1985, Judith Lynch vint habiter chez Ridgway sur Military Road. Elle commença à s’installer et à s’occuper de leur budget. Il accepta que la fille de Judith vienne s’installer avec eux durant un moment, avec son petit ami et leur bébé. Ils partirent souvent en camping tous les deux, dans l’état de Washington.

Le 13 juin 1985, un homme qui creusait au bulldozer dans un champ de Tigard, dans l’Oregon, déterra les squelettes de deux femmes.
Les hommes du bureau du shérif local découvrirent un crâne, deux pelvis et plusieurs côtes. Le premier squelette appartenait à une femme noire d’une vingtaine d’années. La victime fut identifiée le lendemain comme étant Denise Bush, disparue depuis octobre 1982. Étrangement, sa mâchoire allait être retrouvée en 1990 prés de Tukwila, non loin du Strip.
20juin1985D’autres os furent découverts à Tigard une semaine plus tard et cinq enquêteurs de la Force Spéciale se rendirent sur les lieux. On trouva un autre crâne, un bras et des vertèbres. La victime était Shirley Sherrill, qui avait disparu de Seattle. Son assassin l’avait conduite jusqu’en Oregon pour l’y enterrer.
Deux jours plus tard, deux nouveaux squelettes furent découverts dans les champs de Tigard, mais les victimes ne purent malheureusement pas être identifiées.
Les enquêteurs songèrent que leur tueur avait voulu s’éloigner de Seattle. Peut-être l’avaient-ils interrogé, peut-être avait-il senti trop de pression, au point qu’il ait voulu trouver un endroit moins surveillé.

En septembre 1985, une adolescente ayant des problèmes de drogue fut brutalement violée et presque assassinée par un chauffeur de taxi à Portland. Il l’emmena dans un endroit reculé pour la violenter et la frapper. Détail horrifiant : il changea de vêtements pour revêtir une combinaison en nylon bleu. Il saisit ensuite sa paire de collants et tenta de l’étrangler mais ils se déchirèrent. Il essaya de nouveau avec un bandana mais celui-ci se déchira également. Il la tira alors par les pieds, sur de gravier, jusqu’au bord d’un remblai et la poussa de l’autre côté. L’adolescente roula sur la pente et fut arrêtée par un arbre. Le violeur alluma une cigarette et l’observa durant un moment, alors qu’elle faisait semblant d’être morte. Puis, il descendit jusqu’à elle et tâta son pouls. Réalisant qu’elle vivait encore, il la poignarda à la poitrine. Il attendit un moment et la couvrit d’herbes hautes.
Il décida enfin de s’en aller. Terrifiée, l’adolescente attendit que le jour se lève avant de faire le moindre mouvement. Elle parvint à se lever et à remonter en haut du ravin.
Après plusieurs jours à l’hôpital de Portland, elle aida les policiers à dessiner un portrait-robot de l’homme qui avait voulu la tuer. L’adolescente expliqua que son violeur avait entre 25 et 30 ans, était assez grand, mince, avait des cheveux mi-longs clairs, des yeux bleus et une moustache.

Un instituteur accompagnant sa classe au Seward Park de Seattle, le 8 septembre, découvrit un crâne parmi les arbres. L’équipe de recherche trouva rapidement un squelette, qui fut identifié comme étant celui de Mary Exzetta West, 17 ans, qui avait disparu en février 1984, alors qu’elle était enceinte.

En novembre 1985, la Force Spéciale reçut un million de dollars supplémentaire mais elle ne parvint toujours pas à arrêter le tueur.
Le FBI écrivit un rapport sur cette affaire : la première victime officielle était Amina Agisheff en juillet 1982 et la dernière Cindy Smith, en mars 1984. Vingt-six jeunes femmes blanches avaient été assassinées, dix jeunes femmes noires et une amérindienne. Parmi les disparues considérées comme de possibles victimes du tueurs, cinq étaient blanches, trois étaient noires, une était hispanique et une dernière asiatique. Les victimes avaient toutes été étranglées, soit manuellement soit avec un vêtement.

auburn_carLe 15 décembre 1985, un employé du cimetière de Mountain View, près d’Auburn, découvrit une Lincoln Continental en piteux état, poussée dans un ravin, recouverte par des feuilles mortes. Il s’avéra qu’elle avait été volée et, en fouillant le site, les enquêteurs découvrirent un crâne humain en contrebas. La voiture n’avait rien à voir avec le tueur, ce n’était qu’une coïncidence, mais un squelette non identifié fut découvert non loin, le 30 décembre.
Des recherches permirent de mettre à jour d’autres ossements les 3 et 4 janvier 1986, toujours au même endroit. Ces squelettes ne furent jamais identifiés.

Dix agents du FBI rejoignirent les enquêteurs de la force spéciale. Frank Adamson, les politiques et la population pensèrent que le tueur allait enfin être arrêté, au début de l’année 1986.
Les policiers se demandaient toutefois pourquoi le tueur avait cessé de tuer, alors qu’il avait fait tant de victimes en 1982 et 1983.
Cinq ou six hommes étaient considérés comme des suspects très sérieux par les enquêteurs, sans qu’ils parviennent encore à prouver la culpabilité de l’un d’eux.

En février 1986, les enquêteurs espérèrent enfin avoir trouvé “leur” tueur. Un trappeur, chasseur et pêcheur, pervers et sadique connu, William M., fut arrêté et amené dans les locaux de la Force Spéciale, attirant l’attention des médias et des familles. Il connaissait très bien la région, chassait souvent dans les endroits où les corps avaient été découverts, il prenait plaisir à tuer des animaux de manière sadique, il était grand et fort, il fréquentait les prostituées du Strip et détestait les femmes en général… Un agent du FBI et le détective Jim Doyon, de la Force Spéciale, l’interrogèrent longuement. En vain. Il accepta de passer au détecteur de mensonges et l’expert annonça qu’il disait la vérité lorsqu’il niait être le tueur. Les enquêteurs durent admettre qu’il n’avait rien à voir avec les meurtres et finirent par le relâcher.

Pour ne pas améliorer les choses, le 27 mars, deux ouvriers qui travaillaient dans Cottonwood Park, au sud de Seattle, découvrirent des os humains près un arbre, ceux d’une jeune femme. Elle n’allait être identifiée que 13 ans plus tard, grâce à l’ADN : il s’agissait de Tracy Winston, 19 ans.

Le 2 mai 1986, un homme qui cherchait une fugueuse près de l’autoroute 18 découvrit des os à la jonction entre la 18 et la I-90, près de North Bend. Il s’agissait de Maureen Feeney, qui avait disparu en septembre 1983.

Le 14 juin 1986, le crâne et quelques os de Kimberly Nelson furent découverts dans un endroit boisé proche de l’autoroute I-90 et de North Bend, à 3 km de l’endroit où Denise Plager et Lisa Yates avaient été retrouvées en 1984.

Plus aucune disparition suspecte n’avait été déclarée et la population du comté de King ne s’intéressait plus vraiment à une enquête qui n’en finissait plus. Une étude universitaire montra même que l’affaire du tueur de la Green River était l’une des moins traitées par les médias nationaux en 1985. Les victimes étaient essentiellement des prostituées, pauvres ou noires… Qui d’autres que leurs familles (et les enquêteurs) se souciaient d’elles ?

En novembre 1986, une femme mariée qui n’était pas une prostituée tomba en panne de voiture dans la Maple Valley. Un homme conduisant un pick-up truck lui proposa de la conduire dans une station service pour qu’elle puisse appeler son mari. Elle monta dans son véhicule mais l’homme ne s’arrêta pas à la station et elle commença à s’affoler. Elle l’insulta en lui ordonnant de s’arrêter et il devint fou de rage. Il s’arrêta finalement dans un cul de sac. Ils se battirent dans le pick-up et la jeune femme, qui était en bonne condition physique, parvint à le repousser puis à sortir de la voiture. Il la rattrapa et la fit tomber à terre. Il tenta de saisir une pierre pour lui fracasser le crâne, alors elle lui mordit la main de toutes ses forces et il la lâcha. Elle se mit à courir dans l’obscurité, vers les bois et parvint à le semer.
Des années plus tard, elle allait reconnaître son agresseur à la télévision…

Le gouverneur du comté de King pensait que trop d’argent était dépensé sans aucun résultat, et il le fit savoir à la Force Spéciale.
A la fin de l’année 1986, l’équipe de la Force Spéciale fut diminuée de 25% et Adamson (qui devint shérif de la Maple Valley) fut remplacé par le capitaine James Pompey, qui travaillait dans la police depuis 1972 et avait commandé l’équipe SWAT du comté. Il réorganisa immédiatement l’équipe, ne gardant que les policiers qui enquêtaient sur le tueur depuis le début, 20 personnes en tout.

  • Le 17 octobre, Patricia Barczak, 19 ans, disparut près d’un motel proche de l’aéroport, sur le Strip.

L’ordinateur doté du précieux programme conçu par Adamson, Keppel, Thomas et Revelle tournait à présent à plein régime et analysait les moindres connections existantes entre les victimes et les suspects.
Un nom captura enfin l’attention des enquêteurs, celui d’un homme à l’air sympathique, qui conduisait un pick-up truck et fréquentait souvent le Strip. Un homme dont le nom apparaissait très souvent, parfois pour d’infimes détails, dans les très nombreux dossiers d’enquête que l’on avait informatisés :

  • Cet homme avait tenté d’étrangler une prostituée, près de l’aéroport Sea-Tac en juillet 1980, mais avait plaidé la légitime défense, affirmant que la jeune femme l’avait frappé pour le voler, et il avait été relâché.
  • Il avait été interrogé par un policier du port de Seattle en 1982 alors qu’il était dans sa voiture avec une jolie jeune femme blonde du nom de Keli McGinness, l’une des victimes présumées du tueur. Randy Mullinax l’avait interrogé en février 1983. Jim Doyon lui avait parlé sur le Strip, près du carrefour où la majorité des victimes avait disparue, en 1984. Ralf McAllister l’avait interrogé en février 1985, après qu’une prostituée, Rebecca Quay, l’ait accusé d’avoir voulu l’étrangler.
  • Il vivait au sud de Military Road, dans une maison où le père et le petit ami de Marie Malvar avaient affirmé avoir vu l’homme qui l’avait enlevée.
  • L’homme conduisait des pick-up trucks dont les descriptions correspondaient à celles fournies par les témoins.

Toutefois, il ne correspondait pas au profil “type” du tueur en série. Il était fiancé et heureux, il possédait sa propre maison et avait un jeune fils. En mai 1985, il était passé au détecteur de mensonges et la machine avait indiqué qu’il ne mentait pas… Il était employé depuis des années dans la même entreprise et ses supérieurs le considéraient comme un homme de confiance. Ce n’était pas un solitaire ni un paumé. Ses parents n’avaient jamais divorcé et ne l’avaient jamais battu ou violé. Il avait grandi calmement dans le sud du comté de King.
Cet homme se nommait Gary Leon Ridgway, 37 ans. Il avait divorcé deux fois et avait vécu seul durant les 3 années où le Tueur de la Green River avait fait le plus de victimes, entre 1982 et 1984.
Les enquêteurs décidèrent qu’il faisait un suspect intéressant et cherchèrent à en savoir plus sur lui. Ils se mirent à le surveiller mais Ridgway, bien qu’il fréquenta assez souvent le Strip, ne commit pas le moindre délit.

Matt Haney

Matt Haney

L’un des enquêteurs de la Force Spéciale, Matt Haney, continuait pourtant de suspecter Ridgway et chercha à en savoir plus sur lui. Il interrogea l’ex-épouse du suspect, qui lui expliqua qu’il connaissait les endroits où la majorité des victimes avaient été découvertes et qu’il l’y avait souvent emmenée. Nombre de prostituées affirmèrent avoir vu régulièrement sur le Strip cet homme ou un homme lui ressemblant, entre 1982 et 1983. Ridgway passait en fait presque tous les jours sur cette avenue pour se rendre à son travail. Cerise sur le gâteau, Ridgway avait été absent de son travail ou en congé à chaque fois qu’une victime avait disparu.

Le 8 avril 1987, la police obtint un mandat de perquisition pour fouiller sa maison, son casier à la Kenworth Trucking et les trois véhicules qu’il utilisait (son pick-up truck, le pick-up de son père et la Dodge Dart de sa fiancée, Judith Lynch). Les experts découvrirent plusieurs cordes et des bâches, mais surtout d’innombrables éclats de peintures et des fibres de moquette : Ridgway travaillant comme peintre à la compagnie Kenworth, il n’y avait là rien de surprenant.
Ridgway fut stupéfait lorsque Matt Haney, Jim Doyon et d’autres policiers se présentèrent devant chez lui. Les enquêteurs agirent rapidement et les deux détectives emmenèrent Ridgway au quartier général de la Force Spéciale. Ils le photographièrent et lui prélevèrent des cheveux et des poils pubiens. Finalement, ils prélevèrent un peu de sa salive, qui fut congelée (Haney avait lu un article sur une enquête qui s’était déroulée en Angleterre et avait été résolue grâce à une découverte particulièrement prometteuse mais aussi terriblement coûteuse : l’ADN).
Puis, ils le laissèrent rentrer chez lui.
Tout cela se déroula sans que les médias ne s’en mêlent, au grand soulagement de la Force Spéciale, qui avait gardé un fort mauvais souvenir de “l’affaire William M.”
Les collègues de Ridgway, qui le considérait parfois comme quelqu’un d’un peu étrange mais sûrement pas comme un tueur, commencèrent à le taquiner en le surnommant “Green River Gary”. Ridgway, qui se croyait intouchable et ne parvenait pas à croire que les enquêteurs soient venus jusqu’à lui, ne trouva pas cela très amusant.
Judith Lynch, quant à elle, le crut sur parole lorsqu’il lui affirma que les enquêteurs l’avaient confondu avec un autre homme.

Quelques semaines plus tard, les résultats des analyses furent envoyés aux enquêteurs. Ils n’étaient pas concluants. Les preuves physiques n’étaient pas assez nombreuses pour que l’on puisse arrêter Ridgway. Le procureur du comté ne voulait pas prendre de risque : si Ridgway était jugé dans un tribunal et que le manque de preuve poussait un jury à le déclarer innocent, selon les lois américaines, il ne pourrait pas être jugé une seconde fois pour les mêmes crimes. Il ne serait donc jamais condamné ! Mieux valait donc tenter d’obtenir des preuves plus solides.

Peu après, le Capitaine Pompey mourut d’une embolie pulmonaire après un accident de plongée, et fut remplacé par le Capitaine Bobby Evans, en décembre 1987. Les médias firent de ce triste incident les gros titres de leurs journaux, insinuant que le tueur de la Green River était un policier, qui avait assassiné Pompey afin de cacher son identité… bien qu’ils ne possédaient pas la moindre preuve. L’opinion publique était sur les nerfs après des années de meurtres.
Durant le début de l’année 1987, la Force Spéciale perdit d’autres membres de son équipe, à cause de la fatalité (deux cancers) ou du stress (une crise cardiaque, une démission pour cause de dépression).

29juin1987

Les policiers remontent le corps de Cindy Ann Smith

En juin 1987, trois garçons découvrirent le squelette à moitié enterré d’une jeune femme, Cindy Ann Smith, 17 ans, dans un ravin proche du Green River Community College. Elle avait disparu près de 3 ans auparavant.

Près d’un an plus tard, le 30 mai 1988, des ouvriers qui creusaient le sol pour construire un complexe d’appartements dans le sud de Seattle découvrirent des ossements. Les enquêteurs du Comté de King furent rapidement sur les lieux. Ils trouvèrent quelques os, des vêtements décomposés et, surtout, un crâne qui possédait encore toute ses dents. Le médecin légiste remarqua également de petits éclats de peinture blanche sur le soutien-gorge et le pull de la victime.
Le crâne appartenait à Debra Estes, 15 ans, qui avait disparu 5 ans et demi ans auparavant. La construction du complexe avait commencé en 1981 mais avait été arrêtée fin 1982 par manque de financement. Elle n’avait repris qu’en 1987. Un professeur Italien, spécialiste des sols, affirma après analyses que Debra Estes avait été enterrée là en 1982.
Les enquêteurs demandèrent à la société Skip Palenik, qui possédait un excellent laboratoire dans l’Illinois, d’analyser les éclats de peinture blanche trouvés sur ses vêtements. Le laboratoire affirma que la peinture, de grande qualité et d’un prix exorbitant, était de marque Imron. Elle était utilisée pour peindre les véhicules. La Kenworth Truck Company, où Ridgway travaillait, utilisait de la peinture de la marque Imron.

Le 12 juin 1988, Gary Ridgway se maria pour la troisième fois, avec Judith Lynch, de 5 ans son aînée.

En août 1988, la police de San Diego, en Californie, contacta la Force Spéciale de Seattle. Depuis juillet 1985, de nombreuses femmes (des prostituées, des femmes aux foyers, des serveuses, des employées…) avaient disparues dans le “quartier chaud” de la ville. Les policiers de San Diego étaient pour la plupart inexpérimentés dans ce genre d’affaire, aussi demandèrent-ils l’aide la Force Spéciale pour organiser leur enquête. Elle leur fournit plusieurs excellents conseils.
Les policiers réalisèrent qu’ils cherchaient peut-être le même homme. Le tueur de la Green River avait agit entre 1982 et 1984, celui de San Diego avait agit à partir de 1985.
En août 1988, les autorités du comté de San Diego avaient découvert, en tout, les corps et squelettes de 26 femmes. Huit autres corps avaient été découverts dans la ville même de San Diego.
Reichert analysa les points communs et les différences… et conclut que “leur” tueur n’était pas le même.

En septembre 1988, les enquêteurs de San Diego arrêtèrent un mécano, ancien marine, qui voyageait souvent sur la côte ouest : Ronald Elliott Porter. C’était un homme violent qui pouvait pourtant paraître charmant. Grâce à des fibres et d’autres preuves physiques, ils parvinrent à le relier à 14 meurtres (il était suspecté de 26 homicides) mais il ne fut reconnu coupable que d’un seul et condamné à la perpétuité en 1991. Après son arrestation, le nombre de prostituées disparues ou agressées à San Diego diminua radicalement.
En 1992, Brian Maurice Jones, un violeur déjà condamné à 22 ans d’emprisonnement, fut inculpé de 4 des meurtres de San Diego et condamné à la peine capitale en 1992.
Trois autres meurtres furent attribués à Blake Raymond Taylor, qui avait déjà été condamné à 9 ans de prison pour une tentative de meurtre sur une prostituée.
Un dernier suspect, Allan Michael Stevens, un biker, fut condamné pour le meurtre d’une femme en 1988 et soupçonné de trois autres meurtres.

William Stevens

William Stevens

En décembre 1988, les enquêteurs de la Force Spéciale du comté de King commencèrent à soupçonner un autre suspect, William Stevens (de son vrai nom Ferdinand Demara), 38 ans, que plusieurs personnes avaient désigné comme un suspect potentiel après l’émission “Manhunt”, diffusée dans tout le pays, consacré au tueur de la Green River.
Stevens s’était évadé de prison 8 ans auparavant après y avoir passé 2 ans pour un cambriolage. Lorsque la police l’arrêta, il s’était inscrit à l’Université de droit de Spokane et était président de l’association des étudiants.
Les enquêteurs apprirent qu’il avait déjà été suspecté des meurtres de la Green River, qu’il détestait les prostituées et avait parlé à son meilleur ami (un avocat) de son intention de les tuer.
Lorsque la police perquisitionna sa maison, un an plus tard, en automne 1989, les enquêteurs y trouvèrent de nombreuses armes à feu, plusieurs permis de conduire, des plaques d’immatriculation, des cartes de crédits, des photos de prostituées dans des poses explicites et 800 cassettes vidéos pornographiques. Il avait également acheté aux enchères une voiture de police banalisée, qu’il avait équipée d’une radio et de menottes. Stevens utilisait le cambriolage et la fraude à la carte de crédit pour vivre.
Les policiers l’interrogèrent au sujet des meurtres et fouillèrent également la maison de son père mais ne trouvèrent absolument rien qui aurait pu le relier aux meurtres. Les reçus de cartes de crédit et les photographies du frère de Stevens lui fournissaient un alibi pour plusieurs des crimes. Stevens avait voyagé à travers le pays durant l’été 1982, époque à laquelle beaucoup des meurtres avaient eu lieu.
Stevens était un psychopathe, un escroc de haut vol, un menteur et un imposteur. Mais il n’était pas le tueur de la Green River. Il ne fut inculpé d’aucun des meurtres et dut seulement terminer sa peine pour le cambriolage. Mais on lui diagnostiqua bientôt un cancer du foie et il fut libéré sur parole. Il mourut en 1991.

Gary et Judith Ridgway devant leur camping car

Gary et Judith Ridgway devant leur camping car

En septembre 1989, Gary et Judith Ridgway quittèrent la petite maison de Military Road pour aller s’installer à Des Moines (au sud de Sea-Tac). Elle recommença à travailler pour l’aider à payer la maison, beaucoup plus belle et plus grande que la précédente.
Influencé par son épouse, Ridgway tenta de nouer des relations avec ses voisins, de se montrer plus amical. Mais il se considérait comme l’informateur auto-désigné du voisinage : il informait ses voisins des cambriolages ou de la présence de prostituées dans le quartier. Il était obsédé par les prostituées et, selon ses voisins, il en voyait partout, dans les voitures et dans les rues sombres, alors que leur quartier était “tout ce qu’il y a de plus calme”. Il frappait aux portes pour expliquer que les prostituées vendaient leur corps en pleine rue. Plusieurs de ses voisins s’inquiétaient de sa fixation sur les prostituées.

En octobre 1989, un ouvrier qui coupait des buissons découvrit un crâne et quelques os au sud de l’aéroport SeaTac, non loin de l’endroit où l’on avait découvert les corps de Mary Bridgett Meehan, Connie Naon et Kelly Ware. Le crâne était celui d’Andrea Childers, 19 ans, une excellente danseuse, disparue en avril 1983.

La Force Spéciale semblait incapable de trouver le tueur.
En 1990, l’équipe fut à nouveau réduite et ses crédits diminués. Moins de vingt personnes travaillaient à présent dans la Force Spéciale et les politiques parlaient de la faire disparaître… 15 millions de dollars avaient été dépensés en vain. Dave Reichert lui-même, l’un des enquêteurs qui faisait partie de la Force depuis les premiers jours, fut promu au rang de sergent et quitta l’équipe.
En 1991, l’équipe fut réduite à… un seul enquêteur, Tom Jensen. Après 9 ans d’enquête, la Force Spéciale n’avait pas arrêté le tueur de la Green River. L’enquête était devenue la plus grande affaire non résolue du pays. Et pourtant, les enquêteurs possédaient de nombreux indices physiques, des fibres à foison, le sperme de l’assassin, des particules de peinture de couleurs différentes, des cheveux du tueur, des descriptions de pick-up de couleur sombre…

Mais plus aucune victime ne disparaissait et la plupart des gens pensait que le tueur de la Green River était mort ou avait été emprisonné pour un autre crime.

Durant 10 ans, plus rien ne fut accompli pour tenter d’appréhender l’assassin.

L’évolution des techniques et l’acharnement de plusieurs enquêteurs allaient pourtant permettre de rouvrir le dossier.

Dave Reichert

Dave Reichert

En avril 2001, presque 20 ans après le 1er meurtre connu du tueur, le détective Dave Reichert, devenu en 1997 le shérif du comté de King, décida de recommencer l’enquête. Il voulait absolument trouver le coupable et possédait à présent un atout technologique fabuleux : l’ADN.
Reichert forma une nouvelle Force Spéciale composée de 6 membres, parmi lesquels des experts en ADN et en sciences légales, ainsi que deux enquêteurs : Tom Jensen et Jim Doyon.
Toutes les preuves prélevées lors des enquêtes furent réexaminées. Certains prélèvements furent même envoyés dans des laboratoires privés pour être re-analysés avec les techniques modernes.
Les premiers prélèvements, du sperme du tueur, étaient ceux trouvés sur trois victimes assassinées entre 1982 et 1983, Opal Mills, Marcia Chapman et Carol Christensen.
Grâce à une méthode de test ADN développée peu auparavant pour analyser un “vieil” ADN, ces prélèvements permirent de dresser le profil ADN du tueur, qui fut comparé aux ADN prélevés sur les principaux suspects des années auparavant.
Il fallut plusieurs semaines pour mener à bien tous ces examens car la nouvelle Force Spéciale n’était pas la seule à demander des analyses ADN. Le laboratoire de l’état était débordé…

En septembre 2001, Reichert reçut finalement les résultats du labo : l’ADN provenant du sperme prélevé sur les 3 victimes correspondait à celui de la salive de Gary Leon Ridgway, prélevée en 1987.

Reichert “embaucha” alors beaucoup d’anciens enquêteurs-collègues et l’équipe comprit bientôt 30 membres. Ils tentèrent de rassembler le plus de preuves possibles contre Ridgway, afin de permettre à la justice de l’inculper de tous les meurtres dont il était responsable.

gary ridgway et les chiens de ses voisinsIls interrogèrent les deux ex-épouses de Ridgway. Elles expliquèrent toutes les deux que la mère de Ridgway, autoritaire et brutale dans ses relations, avait beaucoup d’influence sur son fils. Ridgway, quant à lui, était un “coucou”. Sa deuxième épouse, Marcia, affirma qu’elle devait tout faire pour lui, qu’il était macho et ne l’aidait jamais. Elle s’occupait de tout et payait même la maison. Pour lui, elle n’était pas une épouse mais une cuisinière, une blanchisseuse, une femme de ménage. « Tout ce qu’il voulait, c’était de la nourriture et du sexe ». Elle expliqua que le comportement de Ridgway avait changé, qu’il était devenu bizarre et violent…
Elle conduisit Matt Haney et Jim Doyon aux endroits où Gary Ridgway l’avait emmenée pour faire l’amour, près de la Green River, de la I-90, à Enumclaw, Star Lake, le SeaTac… Ils réalisèrent avec effroi que presque toutes les victimes avaient par la suite été découvertes à ces mêmes endroits.
La troisième épouse de Ridgway, Judith, s’entendait très bien avec la mère de celui-ci car elle l’admirait. Judith s’occupait de Ridgway comme s’il était son enfant plutôt que son mari. Elle payait les factures et donnait de l’argent à Ridgway pour qu’il puisse faire le plein d’essence ou s’acheter des vêtements. Lorsqu’elle avait rencontré Ridgway, elle vivait à quelques pâtés de maisons des endroits où de nombreuses victimes avaient été retrouvées.
En 1997, ils avaient déménagé dans une belle maison à Auburn, entourée d’un grand jardin où Judith Ridgway faisait pousser ses fleurs. Leur énorme camping-car était garé dans l’allée, à côté d’un pick-up neuf.
Ridgway vivait paisiblement avec une épouse qui lui convenait. Il pensait ne jamais être arrêté et se sentait en sécurité, persuadé d’être “plus malin” que les enquêteurs et n’avoir commis aucune erreur.

Le 16 novembre 2001, Ridgway, qui avait alors 52 ans, fut arrêté par une policière qui se faisait passer pour une prostituée. Ce n’était pas la première fois et Ridgway s’en tira avec une amende. Craignant qu’il ne soit sur le point de recommencer à tuer, la nouvelle Force Spéciale décida d’agir.

Sue Peters et Jon Mattsen allèrent l’interroger chez Kenworth, au sujet de la disparition de Carol Christensen. Ridgway affirma l’avoir connue dans un bar et n’être jamais sorti avec elle (alors que son sperme avait été découvert sur elle). Ils discutèrent durant deux heures et Ridgway leur expliqua très calmement sa théorie sur le tueur de la Green River. Ils quittèrent la Kenworth sans que Ridgway ne se doute de quoi que ce soit.

Ridgway arrêté

Ridgway arrêté

Il fut donc abasourdi lorsque, le 30 novembre 2001 vers 15h, il fut arrêté par Randy Mullinax et Jim Doyon dans le parking de la Kenworth Company, et fut accusé de quatre “meurtres aggravés” : ceux d’Opal Mills, Marcia Chapman, Carol Christensen et Cynthia Hinds.
Il fut conduit au Centre Judiciaire Régional de Kent où on le photographia sous toutes les coutures avant de l’interroger. Sue Peters et Matt Haney rendirent visite à son épouse, Judith, pour lui annoncer son arrestation et lui poser quelques questions. Elle affirma que Ridgway était un bon mari, un excellent père, un homme doux, gentil, qui ne se mettait jamais en colère. Elle ne crut pas les enquêteurs lorsqu’ils lui annoncèrent que Ridgway avait été arrêté quelques jours plus tôt pour avoir sollicité une prostituée. «Ce n’est pas possible. Il ne ferait pas ça».
Judith se révéla être une épouse incroyablement soumise, crédule et passive. Elle avait une confiance aveugle en son époux. Elle ne se souvenait même pas de la perquisition qui avait eu lieu chez eux en 1987 et ne s’en était jamais inquiétée.
Lorsque Peters et Haney lui annoncèrent que Ridgway avait été arrêté pour les crimes du tueur de la Green River, Judith se mit à pleurer, stupéfaite, en état de choc.

Ridgway ne voulut répondre à aucune question et fut placé dans une cellule particulière, surveillée 24h/24. Sa photo faisait la une de tous les journaux du pays et quelqu’un pouvait en vouloir à sa vie.

Les enquêteurs perquisitionnèrent la maison des Ridgway à Auburn et creusèrent même le jardin. Chaque pièce de la maison était remplie d’un tas d’objets disparates : ils aimaient parcourir les vide-greniers, acheter puis revendre des choses… Il y en avait vraiment partout et cela ne facilita pas la tâche des policiers.
grresidencesLes maisons où Ridgway avait vécu auparavant, seul ou en couple, furent également fouillées du sol au plafond. Particulièrement la petite maison où Ridgway avait habité entre 1982 et 1984, sur Military Road, tout près du Strip.
Mais les techniciens de la police scientifique ne trouvèrent rien, absolument rien. Pas de fibres, de traces de sang, ni même de cheveux, de photos, d’empreintes ou de “trophées” (des bijoux, des papiers d’identité, des vêtements ayant appartenu aux victimes).
Ils emmenèrent donc tous les objets qu’ils trouvèrent sur place (des détritus, des boutons, des mégots de cigarettes, des bouteilles cassées, des fragments d’os, de vieux vêtements, des bracelets…) pour les analyser en laboratoire.

Le 5 décembre 2001, Ridgway fut officiellement inculpé des 4 meurtres pour lesquels il avait été arrêté. Il plaida non coupable. Le procureur Norm Maleng annonça aux médias qu’il ne passerait aucun “marché” avec Ridgway et qu’il allait sans doute tenter d’obtenir la peine capitale. Le procès n’aurait pas lieu avant des mois et des mois, vu le nombre de victimes, et allait sûrement coûter plus de 10 millions de dollars.
L’équipe d’avocats (ils étaient cinq !) de Ridgway voulait obtenir les milliers et milliers de pages des rapports que la Force Spéciale avait écrits depuis 1982. Cela allait prendre des années… Le procureur espérait juger Ridgway en 2004 et s’attendait à devoir faire face à un cirque médiatique.

proces06En mars 2002, grâce à de nouvelles analyses, les enquêteurs apprirent que les objets qui avaient été saisis dans le casier de Ridgway en 1987, à la Kenworth Company, étaient couverts de minuscules éclats de peinture “Imron” qui étaient totalement identiques à ceux découverts sur les corps de Wendy Coffield, Debra Estes et Debra Bonner. Ridgway fut donc inculpé de leurs meurtres.
Les avocats de Ridgway se rapprochèrent alors du procureur Norm Maleng pour tenter de passer un marché : Ridgway ne serait pas condamné à mort et, en échange, non seulement il plaiderait coupable pour tous les meurtres, mais il aiderait la Force Spéciale à retrouver les corps des victimes qui n’avaient pas encore été localisés.
Maleng pesa le pour et le contre, et décida que la vérité était plus importante – pour les familles comme pour la justice – qu’une peine de mort.
Norm Maleng ajouta toutefois une close à leur marché : celui-ci ne couvrait que les crimes commis dans le comté de King. Il n’aurait donc plus de valeur si Ridgway “oubliait” une victime qu’il avait pu tuer dans un autre comté ou un autre état…
En juin 2003, le bureau du procureur et les avocats de Ridgway se mirent d’accord : Ridgway devrait admettre tous les meurtres et avouer s’il avait tué avant 1982 et après 1985.

les recherches avec RidgwayDurant l’été et l’automne 2003, des enquêteurs de la Force Spéciale et des équipes de “recherche et sauvetage” accompagnèrent Ridgway dans le comté de King, afin qu’il leur indique où il avait abandonné des corps. Ils ne le lâchèrent pas d’une semelle et il vécut avec eux, dans leur quartier général, durant quatre mois !
La mémoire de Ridgway n’était pas toujours très nette et lui jouait des tours, aussi fallut-il beaucoup de patience aux enquêteurs de la police et du FBI pour faire remonter ses souvenirs à la surface. Parfois, Ridgway faisait également preuve de mauvaise volonté : tant qu’une victime n’était pas retrouvée, elle lui appartenait, et ce sentiment de possession était son dernier plaisir…
Il adorait discuter, pontifier et se vanter des meurtres qu’il avait commis.

  • Le 16 août 2003, les enquêteurs trouvèrent des ossements humains près d’Enumclaw. Ils s’avérèrent être ceux de Pammy Avent, 16 ans, disparue en octobre 1983.
  • Le 23 août 2003, ils découvrirent des os humains près de la route allant de Kent à Des Moines. Il allait falloir du temps pour les identifier.
  • En septembre 2003, ils localisèrent des ossements à Snoqualmie, près de l’autoroute I-90. C’étaient ceux d’April Buttram, 17 ans, originaire de Spokane.
  • Peu après, ils trouvèrent les ossements de Marie Malvar dans un ravin profond près d’Auburn.

proces03Ridgway avait “rempli” son contrat et pouvait donc être jugé sans craindre la peine capitale. Le 5 novembre 2003, en présence des familles des victimes, il plaida coupable de 42 des 48 meurtres dont il était accusé, ainsi que de 6 meurtres qui n’étaient pas sur la “liste officielle”.
L’accusation lut patiemment les charges retenues contre Ridgway et les noms de toutes les victimes.
Sans montrer le moindre remord, Ridgway avoua d’une voix sans émotion qu’il avait tué 48 jeunes femmes et adolescentes vulnérables, de manière préméditée.

Il avait continué à tuer après 1985, après avoir rencontré sa future épouse, Judith :

  • En octobre 1986, il avait tué Patricia Barczak, 19 ans, qui étudiait pour devenir pâtissière. Son crâne n’avait été découvert qu’en février 1993, près de l’autoroute 18.
  • En février 1987, il avait assassiné Roberta Hayes, une petite blonde de 21 ans, surnommée « Bobby Joe » par sa famille. Fugueuse depuis l’âge de 13 ans, elle avait eut 5 enfants, tous confiés à l’adoption.
  • En mars 1990, il avait tué Marta Reeves, une jolie brune de 36 ans, mère de 4 enfants et malheureusement accro à l’héroïne. Elle se prostituait pour acheter sa drogue. Des cueilleurs de champignons avaient retrouvé son corps en septembre 1990 près de l’autoroute 410, à Enumclaw.
  • En août 1998, il avait assassiné Patricia Yellow Robe, une très belle jeune femme brune de 38 ans, d’origine indienne, mère de 3 enfants. Elle était drôle et gentille mais devait se prostituer pour payer sa drogue. Son corps, entièrement habillé, avait été découvert par le propriétaire d’une société dans le South Park, à Seattle, sur un petit parking. L’autopsie avait conclu à une overdose mais Ridgway l’avait bien étranglée.

Aux enquêteurs de la Force Spéciale, Ridgway parla en tout de 71 meurtres, mais il ne donna que de vagues indices et décida de n’en avouer “que” 48.
Le 18 décembre 2003, le juge Richard Jones condamna 48 fois Ridgway à la perpétuité, en présence de tous les enquêteurs qui avaient travaillé sur l’affaire depuis 1982.

soeur Tracy Winston

La soeur de Tracy Winston

Les familles des victimes furent invitées à parler à Ridgway durant une dizaine de minutes, chacune. Lors d’une audience exceptionnelle, chacune des familles, frères, sœurs, parents, petits amis, époux, enfants, tous purent s’adresser à Ridgway pour lui dire enfin ce qu’ils avaient sur le cœur.
Les jeunes femmes qu’il considérait comme des «détritus», des «saletés» étaient des êtres humains qui avaient aimé et avaient été aimées. Leurs morts avaient provoqué une tristesse infinie, des cauchemars, des suicides, des dépressions…

La plupart des familles étaient très en colère et espéraient que Ridgway « brûlerait en Enfer » mais elles s’exprimèrent avec beaucoup de dignité. Certaines étaient tristes, mais Ridgway n’eut aucune réaction à l’écoute de leurs paroles. Pas une fois, il ne sembla touché par leur souffrance.

proces07En fait, les seules personnes qui parvinrent à l’émouvoir, jusqu’aux larmes, furent celles qui lui affirmèrent lui avoir pardonné :
– la mère d’Opal Mills «Gary Leon Ridgway, je vous pardonne. Vous n’avez plus de pouvoir sur moi»
– le père de Linda Rule «Dieu a dit de pardonner à tous, alors je vous pardonne»
– et les sœurs de Patricia Yellow Robe

Ridgway n’a été ému que lorsque l’on a parlé de lui. Ses larmes n’étaient que pour lui-même, pas pour ses victimes.

Ensuite, vint son tour de lire un texte écrit par ses avocats. Il s’y excusait d’avoir tué toutes ces «ladies» (“dames”), un terme bien respectueux pour des femmes qu’il considérait comme des «déchets». Il ne regarda pas les familles des victimes en lisant, mais le juge Jones.
Ce dernier rétorqua : “Ce qu’il a de remarquable en vous, ce sont vos émotions recouvertes de Teflon et votre absence complète de compassion réelle pour les jeunes femmes que vous avez tuées“.

En janvier 2004, Ridgway fut transféré au pénitencier d’état de Walla Walla, où il est confiné dans une petite cellule, seul, surveillé 24h/24 pour sa propre sécurité.

Les autorités du Comté de King considèrent l’affaire du tueur de la Green River comme close. Toutefois, la Force Spéciale continue ses recherches pour identifier les ossements qui n’ont toujours pas de nom.

Il semble presque impossible que Ridgway ait tué tant de femmes entre 1982 et 1985, puis n’ait plus commis “que” 4 meurtres jusqu’en 1998. Les tueurs en série peuvent s’arrêter de tuer durant un certain laps de temps, s’ils pensent par exemple que la police les soupçonne et ne veulent plus se faire remarquer ou s’ils parviennent à trouver un substitut au plaisir de tuer. Mais ce laps de temps ne s’étale pas sur de si longues années. Ridgway était atteint d’une sorte de frénésie de meurtre, assassinant plus de 40 femmes en deux ans, et il se serait arrêté d’un seul coup ?
Personnellement, j’en doute.

D’autres victimes sont sans doute encore enterrées dans l’état de Washington, au Canada et dans l’Oregon. Elles ne demandent qu’à être retrouvées.

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